Un vendredi par moi

A partir de la terrasse du Chalet de la plage, on peut voir se fondre à l’horizon, à gauche de la baie, le parc éolien d’Amogdoul. Ce n’est pas seulement une image, mais Essaouira a le vent en poupe. Le dernier séjour royal d’une semaine dans la ville, entrecoupé momentanément par la brutalité de l’actualité, le Souverain devant se rendre à Casablanca au chevet des victimes des explosions, est venu rappeler que l’ancienne Mogador est désormais résolument sur la voie de l’essor. Désenclavement rural, alimentation en eau potable au profit de l’arrière-pays, ambitieux projets touristiques, des terrains de golf promettent la ville à un autre devenir qui ne fera pas forcément que des heureux.  Les déjà nostalgiques du Mogador des arts et des artistes tremblent à l’idée que l’effervescence économique vienne troubler la quiétude d’une ville qui a su toujours être citadine sans céder à l’agitation urbaine. Abdeslam Bekrate, gouverneur, que nous interrogions en janvier à l’occasion du séminaire d’Aujourd’hui Le Maroc n’a pas, lui, cette angoisse. Il assurait en substance que tout ce qui sera se fait dans le respect de l’âme de la plusieurs fois séculaire cité. C’est d’ailleurs sa spécificité qui est le moteur de son développement, la garante de la sauvegarde de ce patrimoine universel. De toutes les manières, peut-on arrêter le progrès ? D’autant qu’Essaouira est parmi les régions qui ont le plus besoin de l’élan le plus fort pour se défaire de la ceinture de pauvreté qui les étouffe.

Sur la plage, l’air respire bon. Deux cerfs volants donnent l’impression d’un télescopage inévitable avant qu’une ultime manœuvre ne les fasse virevolter dans un papillonnement onduleux. Ould l’blad, c’est ainsi qu’on appelle à Essaouira le souffle d’Eole, fait le bonheur des amateurs de la planche à voile. Pour eux, il fait beau quand il vente, de préférence beaucoup. On peut passer des heures à rêver au gré des va-et- vient de l’écume. Sur le sable, on peut voir se dessiner en vague les raisons qui ont poussé le mouvement hippy à ses débuts  d’élire domicile à Essaouira, pourquoi aussi elle ne pouvait échapper à la visite de Jimi Hendrix. Et comment elle a pu donner tant d’artistes peintres. Peut-être le site marochorizon n’a-t-il pas été bien inspiré de rapporter que la ville compte plus de galeries d’art que de mosquées. N’est-ce pas la meilleure façon, comme on dit chez nous, d’éveiller le fou aux jets de pierres ? Mais dans les dédales propres et bien conçus de la ville tout respire et inspire l’art, invite à la création.

Sur les remparts, les vestiges rénovés de ce qui a animé Orson Welles en tournant à l’intérieur des murs de Mogador son film Othello. A leur pied, de Bab El Menzeh, s’élève la voix d’une soprano, le dialogue des violons, le chœur des Alizés  dont le printemps musical a rendu hommage à la figure de proue des artistes souiris, Hussein Miloudi. Parce que le peintre, mieux que quiconque d’autre, a su rendre hommage  à sa ville natale en y puisant son matériau et sa matière. La musique classique des Alizés c’est désormais un rendez-vous. Foncièrement et forcément élitiste. Une façon pour les seigneurs de la ville d’en faire parler ailleurs, de se faire plaisir au passage, mais ce n’est pas nécessairement un défaut. A Essaouira on sait se faire éclectique, concilier les goûts, fusionner les sonorités dans le temps, la nouba des gnaoua l’été, la musique classique le printemps.

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