Un vendredi par moi

Depuis Rabat, Aït Ouahi. La voie expresse, ensuite l’autoroute, en tout une soixantaine de kilomètres pour atteindre Tiflet puis, une quinzaine de kilomètres plus loin, sur la route de Oulmes, le patelin de Driss Benzekri. Aït Ouahi aujourd’hui, toujours une bourgade mais accessible, désormais un lieu de pèlerinage pour tous ceux qui portent en eux les braises du passé en même temps que le bonheur de la réconciliation ; pour ceux aussi qui, dans leur sillage, ont en eux l’amour de la patrie et le vivent avec une soif inextinguible de justice et d’équité. Sans rien casser. Aït Ouahi ! On n’a aucun mal à imaginer ce qu’elle fut, il y a cinquante sept ans, à la naissance de Driss Benzekri. Des chaumières parsemées au milieu de rien, perdues dans la nature, à l’orée de l’arrière- pays des Zayanes. C’est là que s’est levé un homme pour rêver d’un monde meilleur et c’est là qu’il a été inhumé, il y a trois jours. Le gourbi qui l’a vu naître ne doit pas être très loin du sommet de la colline qui désormais lui sert d’ultime abri. A la levée du corps, des youyous et des "sla oua slam" ont empli l’espace. C’est ainsi qu’on accompagne les martyrs à leur dernière demeure, comme de jeunes mariés le soir de leurs noces.

De la chaumière qui l’a vu grandir au sommet de la colline où il repose, une ligne, forcément droite, à peine quelques encablures, mais qui est passée par bien des pérégrinations. D’autres, beaucoup d’autres, venus au monde le même jour que lui y sont restés, sont devenus paysans ou bergers, lui, il avait un destin : pasteur des âmes. Driss Benzekri a porté la quête du bonheur pour ses frères comme d’autres la croix. Les idées généreuses du marxisme, la prison comme prime, le réveil douloureux de la chute du mur de Berlin, puis le mûrissement, le refus de l’entêtement et enfin la maladie. Dieu, quand Il aime les siens, semble-t-il, Il les éprouve. Driss Benzekri, une vie frugale qui n’avait de boulimie que pour la réflexion et la compassion. Un ermite en terre d’Islam, un soufi de la politique. Stoïque, il a poussé le courage aux limites de la bravoure ; stoïcien, il a su trouver sa plénitude dans la vertu.

Driss Benzekri n’a pas été atteint du syndrome de Stockholm pour tomber subitement fou amoureux de ses geôliers.  Il a tout simplement pris le temps de mûrir sa réflexion, eu l’intelligence de saisir la réalité et pris cause et fait pour le Maroc. A l’acidité consumante de la haine et à l’aigreur brûlante du dépit,  il a préféré la négation de sa propre personne au service de la cause. Un don de soi qui a permis au pays de faire un grand pas sur la voie de la démocratie. Sa charge émotionnelle s’est fixée pour toujours dans la tendre étreinte au Roi de la mère d’une victime des années de plomb. Ce n’est pas les critiques à son égard, frôlant parfois méchamment l’injure, qui ont manqué. Mais Driss Benzekri avait pour ses détracteurs le regard du Miséricordieux, de haut. Non pas par mépris mais par transcendance. Né pour la réconciliation ! Voici en une courte phrase la vie d’un Homme. Quand la mort d’une personne fait pleurer ses amis et ses adversaires, les puissants et les faibles, ceux qui l’ont connu de près et ceux qui n’en ont qu’entendu parler, lorsque son cortège funèbre réunit le Maroc avec ses contrastes et ses contradictions, c’est que forcément, quelque part, elle a puisé quelque chose à la source des saints.

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