Un vendredi par moi

Ahmed Herzenni, contrairement à ce qu’a écrit le quotidien «Al massa’a», n’a jamais appartenu, à l’inverse de Driss Benzekri, au mouvement Ila Alamam. Sans doute a-t-il, comme toute l’ancienne «nouvelle gauche», évolué dans la sphère du marxisme-léninisme, mais d’obédience maoïste. Il en est même le fondateur sous le label «Linakhdoum achâ’ab» (servir le peuple) titre que portait également le journal clandestin du mouvement. Comme bien d’«Amamistes», il a apporté sa dote à la cause : 14 ans de prison. Mais pour l’essentiel, une profonde divergence opposait les deux clans. Entre autres l’usage qu’il fallait faire dans les années soixante-dix du campus. Tandis que Ila Alamam voyait dans les étudiants et leur organisation, l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM), une sorte de «parti» d’avant-garde tactique, les maoïstes ne considéraient l’université que comme un espace de recrutement des militants prêts aux «suicides de classe», aptes à encadrer les masses. A l’occasion un outil d’agitation ponctuelle et de création de tension au sein de la société. Les deux tendances divergeaient également sur la façon et les moyens d’affronter le pouvoir. Alors que les «Amamistes» prônaient une forme de guérilla contre le régime par le biais de «bases rouges mobiles», A. Herzenni et ses amis penchaient pour une lutte de longue haleine qui passe par l’éducation mobilisatrice des masses et la dilution des militants dans les milieux paysans et ouvriers.

Des plans sur la comète donc. Ou comme dirait A. Herzenni aujourd’hui, «des élucubrations sur des abstractions.» Néanmoins, outre leur partage de la rectitude, de l’humilité et de la sincérité, une autre divergence est de nature à éclairer l’adhésion plus tard, au sein de l’Instance Equité et Réconciliation, de celui-ci, qui fut un maoïste impénitent, à la démarche de Driss Benzekri, qui fut un «Amamiste» invétéré : l’opposition de A.Herzenni et ses maoïstes à l’instrumentalisation de la répression dont ils étaient victimes. A l’opposé des comités de soutien, en France notamment, de Abdelatif Laâbi et Abraham Serfaty, ils refusèrent de dénoncer «l’ennemi de classe» comme un simple bourreau. Le plaidoyer pour cette attitude tombait sous le sens: «Nous sommes en guerre contre le régime et il ne faudrait pas nous attendre à des cadeaux de sa part.» On le devine ainsi facilement, le «JE NE SUIS PAS UNE VICTIME» que lance A.Herzenni à l’occasion des auditions publiques de l’IER en décembre 2004, ne vient pas de nulle part. Il est le produit d’une attitude politique cohérente et conséquente fondée sur le rejet de la théâtralisation du martyr et la mise en scène de l’individu au détriment du groupe.

Nullement militant de la vingt-cinquième heure, A. Herzenni n’est pas non plus un repenti. Sa mue, il la commence en prison. En 1982, sept ans avant la chute du mur de Berlin, il rédige «ses propositions pour l’alternative»*. Constatant que les années soixante-dix du dernier siècle ont été «meurtrières pour le marxisme […] sous toutes ses variantes», il fait l’autopsie de la doctrine. Inspiré, il milite pour des transformations sociales «sans le “préalable“ du pouvoir politique.» Il pressent ainsi ce qu’adviendra plus tard le travail de certaines ONG en préconisant des ateliers pour chômeurs dans «les ceintures de misères». Revenu du marxisme, mais pas entièrement, abandonnant le confort paresseux des «vérités universelles du socialisme scientifique» pour «faire bon ménage avec l’incertitude», il est désormais le militant de «l’horizon possible».

* Le Maroc décanté d’Ahmed Herzenni
éditions UDAD

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