Un vendredi par moi

Au fond de l’impuissance. L’expression est d’Edward Saïd* qui, s’il avait été encore parmi nous, n’aurait pas trouvé plus expressif pour décrire l’état des Palestiniens et de leurs territoires aujourd’hui. J’ajouterai juste un mot à l’impuissance dont on a atteint le fond : la dépression. Quelle affliction d’assister à des Palestiniens dispenser les Israéliens de tuer des Palestiniens. Qu’y pouvons-nous ? Rien, absolument rien. Et notre faiblesse reprend au clair du jour la forme de ce néant saignant qui été le nôtre depuis la défaite de juin 1967. Et on peut mesurer combien Edward Saïd avait raison à l’égard du processus d’Oslo : «négocier l’amélioration d’une occupation revient à la prolonger.» Et combien en même temps il avait tort : quand on n’a pas les moyens de réduire l’occupant que faire sinon chercher à améliorer l’occupation ? Naturellement, je n’exprime ici que mon désarroi.  

Mourir avant d’avoir vu ça. Il avait de la chance malgré tout, Edward Saïd. Sceptique et bien plus à l’égard des accords d’Oslo, il était pourtant optimiste une année avant de décéder, en 2003,  après une longue lutte contre la leucémie. Sur le prix d’Oslo, il était sans équivoque : D’abord les Palestiniens n’avaient rien d’autre à négocier que leur «présence encombrante». Ils ne pouvaient donc espérer grand-chose. Ensuite, « il n’y a pas [dans cet affrontement] deux camps opposés mais un seul Etat qui tourne toute sa puissance contre un peuple sans Etat.» Le résultat ? «Des fragments de territoire sans cohérence ni continuité.» Et dire que c’est pour cela que s’entretuent actuellement les hommes de Abbas et ceux de Hamas. Ça rime, mine de rien. Loin donc le songe de ce 2002 pendant lequel Edward Saïd et nombre de ses amis s’étaient pris à caresser le rêve de «l’émergence de forces nouvelles en Palestine.» Contempteur sans haine de Yasser Arafat dont «le désir insatiable de conserver le pouvoir» le répugnait, laïque sans concession parce qu’il n’était pas convaincu que l’islamisme pouvait constituer une alternative, il avait cru déceler en 2002 dans le tumulte de l’Intifada qui battait son plein depuis quinze mois, la lente apparition d’un «nouveau courant nationaliste laïque.» Un sondage l’avait conforté dans son analyse. Il donnait tout au plus aux partisans d’Oslo (Arafat) et à ses adversaires (Hamas) ensemble autour de 45% d’approbation. Il en déduisit qu’une majorité silencieuse était à prendre. Sept ans après, il y a lieu de croire qu’il a eu tout faux et on peut s’interroger longtemps sur les raisons qui font qu’un homme de sa culture, un esprit aussi vif puisse se méprendre sur la nature de la majorité silencieuse par définition passive. Mais  derrière cette interrogation, il y a un constat dramatique : Est-ce le lot de nos peuples de n’avoir à choisir dans les moments cruciaux qu’entre le pire et le moins pire ?

Beaucoup se sont réjouis du processus d’Oslo. Après tout c’est avec l’espoir que l’on survit. «Le parti de la paix» des deux côtés était si irrésistible qu’il fallait du courage pour dire qu’un Etat en carrés de mouchoir n’était pas viable. Ici même au Maroc, ceux qui osaient le mettre en doute essuyaient les foudres de ses idolâtres. Ce qu’il en reste n’est qu’un ridicule émiettement des territoires et une guerre civile. Et trois prix Nobel de la paix, Arafat, Rabin et Peres, qu’ils doivent rendre. A titre posthume pour les deux premiers, de son vivant pour le troisième. Mais je parie qu’il n’en fera rien.

*«D’Oslo à l’Irak», E. Saïd,
édition Fayard, 2004

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