Un vendredi par moi

«Bruits de votes», écrit Abdellah Chankou. Le Matin ne se le fait pas redire et titre : «Les candidats sortent la grande artillerie». Dans un quartier standing de Rabat, un lecteur porté sur le terre à terre écrit à son candidat islamiste : «la seule façon d’avoir ma voix, c’est de ne pas entendre des voix en dehors de celles des électeurs. Demander la voix des citoyens au nom de la voie de Dieu, c’est atteindre au libre arbitre que le Tout-Puissant a laissé à sa création.» Lors d’un off à la télévision, un candidat laisse son intervieweur sans voix en demandant à un de ses amis : «Quel est donc le nom de notre parti» ? Ce qui n’empêche pas Maître Mohamed Ziane du Parti libéral de donner de la voix. En protestant, bien sûr, contre les hauts salaires mais aussi en assurant qu’il arrangerait les problèmes du Maroc en onze jours pour démissionner le douzième s’il n’y réussissait pas. En termes de promesses, le tonitruand avocat fait mieux que tous les partis mais, fort heureusement, fait moins bien que Dieu qui créa le monde en six jours avant de le regretter le septième. Et avec ça, on nous dit que la campagne électorale est terne, morne, morose, maussade, ennuyeuse.

Evidemment, si l’on compare, à l’instar de quelques-uns, les législatives marocaines aux dernières présidentielles françaises, il n’y a effectivement pas photo. Seulement on n’est ni dans la même dimension ni dans les mêmes proportions. Gardons-nous donc de comparer l’incomparable et relevons que ceux qui émettent généralement ce genre de jugements proviennent de l’élite ou des quartiers plus ou moins résidentiels où les choix ne dépendent que relativement de la communication et des débats électoraux. Par contre, la campagne bat son plein tambour battant dans les quartiers populaires et les milieux ruraux. Ce qui ne veut pas dire que l’actuelle et dans une certaine mesure celle de 2002 ne sont pas différentes aux campagnes qui les ont précédées. Mais essentiellement parce que le mode de scrutin aussi bien que l’enjeu électoral ont changé de forme et de contenu.

Autant l’ancien mode, l’uninominal à un seul tour duquel ne pouvait émerger qu’un seul élu par circonscription, donnait lieu à un véritable streetfighter, slogans contre slogans, ce qui induisait souvent poing contre poing, autant l’actuel, par liste à la proportionnelle, laissant de la place à deux, trois et quatre par circonscription, émousse les velléités d’en démordre. La campagne telle qu’on la concevait, se déroule désormais bien avant au sein même des partis par une lutte sans merci pour les têtes de listes. La mutation qu’a subie l’enjeu politique des élections est également pour beaucoup dans la nature feutrée des "échauffourées" électorales. De 1977 à 1997, la confrontation portait quasi exclusivement sur la sincérité des résultats. Elle opposait partis de l’opposition dite démocratique à l’administration et ces partis dits «cocottes-minutes». A une exception près, elle débouchait à une dénonciation générale d’une carte politique prépayée et finissait par le retour de l’opposition à l’opposition et l’administration à l’administration. La réalisation de l’alternance consensuelle et l’avènement du nouveau règne ont placé le débat ailleurs: depuis 2002, il est devenu acquis que s’il arrivait au scrutin des altérations, celles-ci ne pouvaient être que mineures sans impact sérieux sur la représentativité de chacun. Il en a découlé une attention plus marquée sur les programmes socio-économiques, même si l’on a affaire qu’à des esquisses, et une préoccupation plus importante pour les éventuelles coalitions gouvernementales. Etant dans d’autres temps, il est bien normal que l’on ait d’autres mœurs. 

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