Un vendredi par moi

Les Etats-Unis qui ont donné à la télévision mondiale la série Top Model dans laquelle le père épouse la femme de son fils donnant à son petit-fils un frère qui est en même temps le frère de son propre père et donc son propre oncle, cette Amérique-là, avec la poussée néo-conservatrice des années deux mille, s’est émue lorsqu’un sein de Janet Jackson s’est laissé glisser en dehors de son soutien-gorge en live à la télé. Tartufferie ? Pas tellement puisque la morale ainsi que les bonnes mœurs qui en découlent sont ce qu’une société peut tolérer à un temps T de son histoire. En gardant cette vérité à l’esprit, le débat actuel au Maroc autour de la morale et «des bonnes mœurs» pourrait être bénéfique s’il venait à intéresser les élites nationales pour que chacune dans sa sphère de spécialité y apporte sa contribution. Il s’est focalisé récemment sur le Festival des vins à Meknès et «les noces homosexuelles» de Ksar El Kébir, mais ces deux aspects ne sont que la face visible d’un iceberg qui menace le navire Maroc. Les questions d’ordre moral telles qu’elles sont posées aujourd’hui ne négligent aucun compartiment des pratiques et des croyances d’une société qui a de tout temps revendiqué sa diversité et sa pluralité. Tandis que les libertaires prêtent le flanc par un excès de vitesse périlleux dans l’envie de transformer la société, un fort courant uniformisateur tend à régenter la vie des citoyens : festivals de cinéma ou de musique, tenue vestimentaire ou rapports homme- femme, choix de société ou positionnement international… Son ingérence dans le quotidien des gens n’épargne même pas la réponse «allo» que nous avons importée avec le téléphone. Curieusement, ces sujets qui se rapportent à notre mode de vie et à ses motivations et articulations ne semblent concerner que des journalistes souvent pas assez outillés pour prendre en charge un débat de cette ampleur.

Sans doute, l’élite intellectuelle
n’est-elle pas la seule concernée. Sans doute encore son pendant naturel dans le monde de la politique est pour beaucoup dans l’amertume de nos penseurs et universitaires. Est-ce, pour autant, suffisant à la justification de ce qui ressemble bien à une indifférence aigrie face à des questionnements au cœur de notre société. Qui mieux que cette élite serait qualifié pour encadrer le débat sur les questions de la moralité, de la morale, des bonnes mœurs pour bien préciser ce qu’elles ont de relatifs et de subjectifs ? Le sujet n’est pas simple. Et même si l’Occident mû par sa force économico-militaire tend à étendre ses propres valeurs à l’ensemble de l’humanité, rien n’établit qu’il existe des fondements universels à la moralité. De la même manière que rien ne dit que nos propres fondements sont les meilleurs ou sont ce que, à ce moment précis, nous convient le mieux. Nicolas Baumard et Dan Sperber qui relèvent dans le numéro 48 de la revue d’ethnologie de l’Europe, Terrain, que le champ de la morale apparaît des plus mouvants, note qu’en Occident il s’élargit, d’un côté, à de nouveaux domaines tels que l’environnement et la responsabilité vis-à-vis des générations futures ou le rapport aux animaux ; d’un autre, il semble se rétrécir au fur et à mesure que des domaines entiers tels que la sexualité ou la famille sont de plus en plus considérés comme relevant de choix individuels. A partir de ce constat, que devrions-nous retenir dès lors que c’est tout à fait le chemin contraire que la morale emprunte chez-nous ? Autant elle se désintéresse de la chose publique dont témoigne la prolifération des comportements inciviques, autant elle manifeste sa boulimie d’investir l’espace privé et individuel dans une volonté proclamée de le bâillonner. Tout un débat à prendre très au sérieux.

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