Un vendredi par moi

Un vendredi par moi

Il y a toujours un problème à aborder les écrits de Jacques Attali. Depuis que le Canard Enchaîné l’a mis en cause dans une histoire de plagiat en 1983. «Histoires du temps» précisément. Sans doute, toutes ses sources ont été citées en fin de volume, mais, comme le notaient ses critiques à l’époque, l’absence de guillemets ne permet pas au lecteur d’évaluer l’étendue des emprunts. Tout autre auteur à sa place ne se serait jamais relevé de pareille révélation, mais le sablier a travaillé pour l’ancien conseiller de François Mitterrand. A lui seul une machine hors pair. Prolixe, il a à son actif plus d’une vingtaine d’essais, une demi douzaine de romans, une poignée de biographies, des mémoires, des rapports, deux pièces de théâtre et un conte pour enfants. De l’entregent aussi : il est tour à tour et parfois en même temps conseiller socialiste à l’Elysée, président de la Banque européenne (BERD), chroniqueur de magazines et de journaux, animateur d’une émission de télé et last but not least pilote d’une commission sur «les freines de la croissance» pour le compte de l’actuel président français Nicolas Sarkozy. Comment il fait ? Probablement que sa journée compte quarante-huit heures et son année double.

Ce don d’ubiquité, quels qu’en soient les ressorts, ne gâche rien. Son dernier ouvrage, «Amours ; histoire des relations entre les hommes et les femmes» en fournit la preuve. C’est l’annonce d’un retour aux origines, au temps du “polyamour” où chacun pourrait avoir, en toute transparence, plusieurs partenaires sentimentaux simultanés.» Ce sera une nouvelle ère de la «polyfamille» et la «polyfidélité». La compilation, assez exhaustive, ne manque pas de talent. Elle survole dans le temps et l’espace l’évolution de l’activité sexuelle des différentes races de l’humanité. A son tour, ce texte ne laisse pas beaucoup de place aux guillemets alors que sa bibliographie est longue d’une soixantaine d’ouvrages et «d’innombrables récits, entendus ou retrouvés sur le Net.» Faudrait-il pour autant bouder son plaisir devant un sujet si bondant ? Surtout que la monogamie, une invention chrétienne à laquelle l’église a donné sa «forme absolue» est, paraît-il, condamnée. Alors que les femmes marocaines se battent encore en faveur d’une épouse pour un époux, la polygynie semble être l’avenir de l’Homme. Mais qui dit polygynie ne dit pas forcément polygamie. Elle peut être aussi polyandrie, une société où une seule femme peut avoir en toute légalité plusieurs hommes ou, mieux encore, le croisement des deux qui ferait qu’enfin hommes et femmes soient égaux dans la pluralité des rapports.

Pour l’illustration, un extrait qui respecte les guillemets : «Au début de la Renaissance, une des plus belles illustrations [de la confrontation entre la monogamie et la polygynie] s’en trouve dans un récit de Ben-Abdoul-Kiba, Le Miroir des fidèles, qui rapporte la réponse d’un vizir du grand Soliman à un envoyé de Charles Quint qui lui reproche sa polygynie. C’est une superbe tirade empreinte d’humour et de tolérance: «Chien de chrétien pour qui j’ai d’ailleurs une estime toute particulière, peux-tu bien me reprocher d’avoir quatre femmes, selon nos saintes lois, tandis que tu vides douze quartants par an, et que je ne bois pas un verre de vin? Quel bien fais-tu au monde en passant plus d’heures à table que je n’en passe au lit? […] Je te permets de boire; permets-moi d’aimer. Tu changes de vins, souffre que je change de femmes. Que chacun laisse vivre les autres à la mode de leur pays. […] Achève de prendre ton café avec moi et va-t’en caresser ton Allemande, puisque tu en es réduit à elle seule!
Amours, Jacques Attali, en collaboration avec Stéphanie Bonvicini, Fayard

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