Un vendredi par moi


Mohamed Darif, islamologue, croit fermement que le mouvement de Abdeslam Yassine vit une sérieuse mutation dans ses orientations stratégiques. Les disciples du «cheikh » seraient, à ses dires, tentés d’intégrer le jeu politique national. A ses yeux, l’ouvrage clé de l’ex-reclus de Salé et de son mouvement, Al-minhaj Annabaoui (la voie du Prophète), un document de référence, suscite plusieurs interrogations, notamment celle de déterminer ce qu’il en reste réellement. Un fait majeur témoignerait de cette évolution : La lettre «à qui de droit» de Yassine au Roi Mohammed VI, novembre 1999, ne s’inscrirait pas dans la continuité d’une autre fameuse lettre, «l’Islam ou le déluge», adressée en 1974 à Feu Hassan II. Tandis que celle-ci retient dans le défunt Roi sa «personnalisation de l’oppression et du joug», la deuxième lettre adressée à son héritier voit en l’actuel souverain un Roi jeune et intègre auquel «n’est demandé que la réparation de quelques dysfonctionnements causés par son prédécesseur.» Sans doute que le ton de la seconde lettre diffère profondément de celui de la première. Mais sur le fond, le patron d’Al-Adl Wa Al-ihsane est resté égal à lui-même. C’est ce que pense, par exemple, Bilal Attalidi, un cadre du PJD. Comme bon nombre de ses camarades du parti, il considère qu’il n’y a pas de changement significatif dans les leviers doctrinaux qui commandent les positions du groupe de Yassine. «Tout au plus assistons-nous, assure-t-il, à un effort au plan tactique tandis que la question stratégique est tranchée. » Et à mon sens, il n’a pas tort.

La littérature épistolaire de Abdeslam Yassine aux deux Rois est marquée par une constante qui constitue la carte d’accès à Al-minhaj Annabaoui : Le destin de Omar Ibn Abdelaziz  qui, de prince dépravé, s’est mué aux débuts de l’Islam en roi pieux et chaste. Suivre sa voie c’est pour le « guide » d’Al-Adl Wa Al-Ihsane l’unique planche de salut pour tout souverain et pour toute personne désireux d’obtenir sa bénédiction et celle de son mouvement. La même logique, on la retrouve dans «Dialogue avec des démocrates vertueux» : Abdeslam Yassine ou le déluge ! Qu’en est-il alors des supposées ouvertures du Cercle politique du mouvement ? Visiblement la prise en compte – inspirée par Yassine ? – d’un rapport de force défavorable. Récusant la moderne terminologie de stratégie et de tactique, le «cheikh» est sans ambiguïté là-dessus. Dans le chapitre consacré dans Al-minhaj Annaboui à «une ligne politique claire», il se réfère au Prophète qui a su à l’occasion «se mettre sous la protection d’un puissant polythéiste, de contracter des accords de cohabitation avec les Juifs […] et de recourir à toutes sortes de ruses de guerre. » Certes, ce propos date de 1981 mais demeure d’actualité. Sinon, comment interpréter le sermon de Yassine devant le conseil national du Cercle politique (9 décembre 2007) dans lequel il conteste la lecture officielle relative dans le Coran à l’obéissance due «à Allah, à son Messager et à ceux d’entre vous qui détiennent le commandement»*. Alquawma, qu’on ne peut traduire valablement que par soulèvement, découle de cette contestation. Un des dogmes d’Al-minhaj Annabaoui, elle fut  tentée par son mouvement et mise en échec par les autorités en 2006. La définition qu’en fait Yassine est éloquente : «nous utilisons le terme quawma, écrit-il, pour éviter celui de révolution. Car celui-ci comporte la violence, fruit du bon plaisir et du courroux, tandis que nous, nous voulons la force fondée sur la charia.» Le sens de cette force se niche dans le discours yassiniste sur la conquête du pouvoir : l’ensemble de son arsenal, tel azzahf (marcher sur l’ennemi), est emprunté au lexique militaire.

* Sourate Annissa’e (les femmes), verset 59
      

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