Un vendredi par moi


Cet ouvrage je ne l’aurais probablement jamais lu, n’eut été l’insistance de Noureddine Affaya. Le titre, essentiellement, m’aurait découragé : «Tahrire al-kalam fi tajribati al-Islam»* (La libération de la parole dans l’expérience de l’Islam). Sa consonance en arabe, vieillie, sa rime dans la tradition des vieux ouvrages m’auraient fait craindre une hagiographie habituelle à une certaine littérature arabe. Leçon fondamentale, il ne faut jamais s’arrêter aux apparences. Son auteur, Azzedine El-Allam s’est déjà distingué par d’autres essais, principalement en rapport avec la littérature sultanesque dans ses différents aspects, politique, culturel ou encore juridique. Mais son dernier cru est surtout un cri contre le prêt à penser, ici celui de l’islamisme politique. Le ton emprunte volontairement à l’ancien pour s’adresser aux islamistes avec le lexique de leur discours, se déroule au pas de charge pour s’offrir en une polémique revendiquée, jalonnée d’emportements et d’instants de colère.

L’ouvrage, un opuscule de 132 pages, dense cependant, apparaît comme une autobiographie. La truculence du texte, même si elle cède par moments à l’excès, est à ravir. Il faut toutefois se méfier, l’autobiographique n’est qu’un prétexte. Les escales de la vie de Azzeddine El-Allam ne sont que des rocades et des bifurcations qui donnent sur des sentiers rarement abordés sur ce ton au Maroc. L’auteur, fils d’un faquih (théologien), vit son Islam nature, sans colorants ni édulcorants. Il est né musulman, son baptême s’est fait dans la tradition musulmane, il a été circonscris comme tout musulman, quand il le voulait, il allait faire sa prière à la mosquée, il s’est marié en présence de deux adouls et sera probablement enterré, dit-il, selon le rituel musulman. Que voulez-vous de plus ? Sous entendu : le plus est un problème ou une solution entre chaque création et son créateur. A l’adolescence, il chope le gauchisme. Normal à l’époque. Mais il en revient vite, horrifié par le prêt à asséner et la manipulation de concepts dont les colporteurs ne maîtrisent pas les tenants et moins encore les aboutissants. L’horripile aussi la fatuité du sentiment d’appartenir à une élite prédestinée, prétentieusement, à l’image des islamistes de notre temps, détentrice de la vérité universelle. Ce qui lui permet aujourd’hui de railler Lénine, de mépriser Staline et de plaindre le pauvre Karl Marx si mal compris et si mal utilisé. Et d’en faire prendre aux islamistes pour leur grade.
 
Fort de sa connaissance de la littérature sultanesque, A. El-Allam met les pieds dans le plat. L’âge d’or de l’Islam est une fiction des exégètes. La cité vertueuse est restée virtuelle, une utopie qui entretient des chimères. L’époque des successeurs du Prophète en est paradoxalement la démonstration : sur les quatre grands khoulaf’a, trois sont morts assassinés suite à des batailles politiques de chiffonniers. D’où la question qui tue ; c’est ça le modèle ? Craignons Dieu et relativisons. La question de l’adéquation entre le vrai et le fictif n’est pas exclusive à l’Islam.  Tout ce qui raisonne sans émotion et sans passion dans le monde sait que l’histoire  hébraïque telle que rapportée par le Pentateuque n’a rien à voir avec la vraie histoire d’Israël. C’est pourtant elle qui «légitime» le mythe de la Terre promise. Les intellectuels juifs, notamment de gauche, ont réglé le problème à leur façon. L’important pour une collectivité n’est pas ce qu’elle est, mais ce qu’elle croit être. Quand vous plantez dans l’imaginaire de millions de gens une fausse vérité, essayez ensuite de la leur enlever de la tête. Ce qui rend d’autant plus urgent et plus pertinent le débat soulevé par Azzeddine Al-Allam.

*Edition Dafatir syassya, 2008, 15 DH                   

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