Un vendredi par moi


Ces ultimes lignes de l’ouvrage de Adellatif Filali, «Le Maroc et le monde arabe»*, aux accents testamentaires, rendent bien mon sentiment tout au long de ma lecture : Ce retour sur une longue vie professionnelle apportera certainement beaucoup plus à mon fils qu’à moi-même. Peu de révélations, quelques anecdotes, des analyses susceptibles d’être partagées comme elles pourraient, pour certaines, paraître d’un angélisme surprenant chez un homme de cette carrière et une suite de réflexions sur l’état du monde et pas seulement arabe comme pourrait le suggérer le titre. Plusieurs fois ambassadeur, ministre de l’Information pendant un temps, quatorze ans ministre des Affaires étrangères dont deux comme Premier ministre également, Abdellatif Filali, un homme du sérail, pouvait livrer sa moisson des arcanes du pouvoir. A 82 ans, par pudeur ou par loyauté, il a préféré léguer une somme de points de vue et d’approches, dire parfois mais rarement ses désaccords, alors que ne les ayant pas formulés publiquement en leur temps, ne se devait-il pas de s’abstenir ?

De mon observatoire de journaliste, l’ancien Premier ministre m’a toujours paru vivre son Maroc comme s’il lui était étranger. Juste une impression qui pourrait découler d’un prisme induisant un mauvais jugement. La lecture de son ouvrage me fait découvrir un homme impliqué mais tel que je l’ai toujours perçu, distant et laconique au point d’en paraître hautain. Abdellatif Filali aurait pu confier la rédaction des mémoires de ses réflexions à un nègre, il a préféré l’écrire lui-même, comme il parle. L’auteur exprime une foi si inébranlable en la démocratie que l’on regrette son silence sur le sujet quand il était aux responsabilités. Réputé modéré et tempéré, certains de ses propos laissent perplexe. Sinon comment comprendre qu’il conseille au Maroc de toujours garder son sang-froid dans ses rapports avec l’Espagne et, quelques phrases plus loin, l’inviter à prendre à l’encontre de Madrid «la seule décision qui, à [son] avis s’impose : celle de couper les relations avec l’Espagne.» A moins d’une coquille qui aurait fait sauter les adverbes de la négation, l’ancien ministre des Affaires étrangères nous doit de plus amples explications sur la question. Qu’il s’agisse de politique ou d’économie, on le sent meurtri par la duplicité des pays méditerranéens de la rive nord. Sur ce volet et sur d’autres, son irritation se justifie. Elle l’est moins face au plan d’autonomie au Sahara. Elle est surtout excès quand elle fait passer pour trahison la quête de ce type de solutions.

En dépits de ses imperfections, l’ouvrage de Abdellatif Filali mérite de figurer dans les bibliothèques scolaires. L’épisode du regard de Khomayni et des chi’ites d’Iran sur la monarchie alaouite vaut le détour. La genèse du conflit du Sahara retrouve correctement sa chronologie. Longtemps la propagande algérienne et espagnole a essayé de faire croire que Hassan II avait réveillé les «démons» nationalistes pour occuper l’armée et les Marocains suite aux deux tentatives de coups d’Etat. Or, c’est bien Franco, après la première tentative (1971) et avant la seconde (1972), qui a mis le défunt Roi, par écrit, devant le fait accompli. Croyant les FAR entièrement désorganisées, le peuple marocain profondément démoralisé, a-t-il tenté de saisir ce qu’il estimait être une faiblesse pour organiser un simulacre de référendum d’autodétermination et instituer au Sahara un Etat croupion ? S’il en est ainsi, Hassan l’a pris au mot et la gorge. Franco n’en est jamais revenu.

* Edition Scali     

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