Un vendredi par moi

Hassan II vu par Mohamed Hassanin Haykal. Une telle perception, en raison des soubassements idéologiques de celui qui fut pendant longtemps le rédacteur en chef d’Al-Ahram, ne peut donner lieu qu’à des déformations. En impliquant dans sa chronique sur Al-Jazeera le défunt Roi dans le détournement par la France de l’avion transportant Ahmed Ben Bella et quatre autres chefs du FLN algérien, Hassanin Haykal ne fait que reproduire les schémas anachroniques qui avaient conduit le régime nassérien à s’engager en 1963 militairement aux côtés de l’Algérie contre le Maroc dans la guerre des sables. La clé de l’affaire remonte au 22 octobre 1956, date à laquelle le DC 3 d’Air Atlas, l’ancêtre de Royal Air Maroc, fut détourné par les autorités françaises de l’Algérie. Alors que le FLN combat encore pour l’indépendance de son pays, le Maroc s’était déjà affranchi du protectorat, mais sans rupture avec la France. L’abrogation des accords de 1912 s’est faite sous le label de «l’indépendance dans l’interdépendance». Le nouvel Etat marocain est à peine en construction et les Français sont encore partout. On les retrouve dans l’administration territoriale, dans la coopération pour la constitution des Forces armées royales, dans l’encadrement de la police, la sécurité des aéroports et bien sûr dans les tours de contrôle. Tout, même l’équipage du DC3, était entièrement français. Un peu de bon sens aurait suffi à Haykal pour se rendre compte qu’avec une telle présence, les hommes de Robert Lacoste, ministre résident – gouverneur général de l’Algérie française, n’avaient aucune peine à se tenir informés sur le moindre gémissement politique ou diplomatique au Maroc.

Mais c’est précisément le bon sens qui fait défaut à Hassanin Haykal que le poète Fouad Najm chanté par Cheikh Imam appelait « oustad Miki, rij’ii wa tachkiki » (professeur Mickey, réactionnaire et révisionniste). Derrière sa mise en cause de feu Hassan II, niche une réécriture de l’histoire au service des dirigeants algériens. Les libérer à peu de frais du devoir de gratitude à l’égard de la solidarité marocaine. Ce fut le cas avec Moulay Abderrahmane après la bataille d’Isly et il en a été encore ainsi à l’indépendance de l’Algérie. Quand Hassanin Haykal colporte l’infamie de l’implication dans la presse égyptienne de l’époque, il est aussi dans son rôle de propagandiste et de porte-plume du nassérisme. Aux yeux de Nasser, le défunt Roi avait un grand tort : être peu sensible au charme du frère président et à ses élucubrations panarabistes. Comme Bourguiba mais plus que celui-ci, Hassan II était l’un des deux chefs d’Etat arabes à poser un regard lucide sur la réalité de notre aire et sur les rapports de force avec Israël. Cette clairvoyance lui permettra le moment venu de jouer un grand rôle dans les questions du Moyen-Orient, mais entre-temps la catastrophe de la Guerre des six jours (juin 1967) passera par là faisant la démonstration de l’incurie nassériste. Tandis que Haykal enflammait les foules avec ses éditoriaux, nous assurant que les armées arabes étaient à dix kilomètres de Tel-Aviv, Israël mettait l’aviation égyptienne KO au sol, les armées arabes en déroute, occupant dans sa foulée le Golan, le Sinaï, la Cisjordanie et Jérusalem Ouest. Le désenchantement, qui en a découlé, a engendré tous les extrémismes que nous connaissons. D’abord de gauche puis islamistes. Le panarabisme a signé ainsi son triple échec. Il n’a réussi ni à contenir ni à intégrer les extrémismes, a raté notre développement économique et n’a même pas pu et su nous épargner les meurtrissures de l’humiliation. Acteur et chroniqueur de cette déchéance, Haykal peut livrer ses souvenirs dans le désordre qui est le sien. Mais qu’il laisse la corroboration des faits et l’histoire à la rigueur et au recul des historiens. Ils sont autrement mieux outillés en la matière. 

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