Un vendredi par moi

Mawâzine encore. Si je reviens sur le sujet c’est juste pour relever cette brise de lumières et de sons que le quotidien du Mouvement de l’Unicité et de la Réforme, Attajdid, a voulu transformer en tempête. Titre à la Une, huit colonnes fondues dans une police grasse et noire, sous titre en rouge: «Un chanteur espagnol se met à poil devant le public du festival Mawâzine et des théologiens exigent que l’on demande des comptes aux responsables». Huit colonnes à la une dans la grammaire du journalisme, c’est une attaque nucléaire. Pour s’assurer de ses effets dévastateurs, des oulémas et pas des moindres, sont mis à contribution. Le ton est sans appel, le mot dur. De bonne guerre ? Peut-être. Sauf qu’il y a un hic, personne n’arrive à recouper l’information, les organisateurs s’étonnent et l’authentification du « dérapage » se révèle difficile. C’est d’ailleurs Attajdid lui-même qui jette le trouble. Dans son numéro du lendemain, se rendant compte qu’il a peut-être tiré le mauvais, il atténue subrepticement l’information sans rien baisser du ton. De l’atomique on passe aux blindés. Six colonnes à la Une, deux de moins donc : «Scandale pour Mawâzine … le chanteur de la troupe des délinquants justifie son déshabillement sur la scène par sa méconnaissance du Maroc». Si c’est le coupable en personne qui passe aux aveux… Seulement voilà, il y a un hic : ce que le chanteur affirme dans sa déclaration à l’agence de presse espagnole EFE est sans rapport avec ce que suggère le titre du quotidien islamiste. Si effectivement le chanteur assure que son intention n’était nullement de porter atteinte aux valeurs du pays, il ajoute qu’en «Espagne il a l’habitude d’ôter sur scène sa chemise et ses chaussures». Vous avez bien lu, on n’est plus, pour reprendre l’expression d’Attajdid, dans le «tel que sa mère l’a mis au monde». Le quotidien qui rapporte cette précision de taille ne la commente pas, ne l’a dément pas, ne la confirme pas, regarde ailleurs et continue de plus belles à demander des comptes.

Pas catholique du tout, le sujet pose un problème qui dépasse la question d’éthique et de déontologie. Le tir de barrage islamiste sur Mawâzine, dans la récurrence de ce genre d’offensive contre le bien-vivre, n’apparaît plus que comme la face visible d’un iceberg qui veut rééditer le naufrage du Titanic avec le grand air. Un prétexte pour éliminer de ce dernier l’oxygène et ne garder que des gaz asphyxiants. Si pour un chanteur, dans un moment d’effervescence, enlever sa chemise – un comportement que l’on peut rencontrer un jour de chaleur dans les rues marocaines – devient un acte de délinquance, qu’en sera-t-il demain pour un nageur en maillot de bain dans une station estivale ou une femme en deux pièces sur une plage ? L’ascétisme dans cette façon de faire n’est plus simple recueillement ou un retour consenti sur soi et vers Dieu, mais la forme suprême d’un mode de vie qui prend les expressions de l’art et la manifestation des libertés pour un ramollissement de l’esprit et une corruption de l’âme. Par défaut de pouvoir qui leur permettrait d’instaurer, à l’image d’autres pays, une police des mœurs et de la moralité telles que dans leur vision du monde ils les rétrécissent, les islamistes cherchent à intimider la société par l’injonction, l’interpellation et la culpabilisation quotidiennes quand ce n’est pas carrément la condamnation. Dans leur système de pensée qui n’offre aux problèmes du Maroc aucune alternative autre qu’un ordre moral austère et sévère, le regard désapprobateur et le propos réprobateur font fonction, en attendant des jours pires, d’armes de cantonnement et de dissuasion.  

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