Un vendredi par moi

En s’adressant à ses adeptes à travers la chaîne Hiwar, Abdessalam Yassine a exprimé bien involontairement le besoin impérieux de leur parler par-dessus la tête du conseil d’Al-Jamma’a et particulièrement du cercle politique de son mouvement Al-adl wa Al-ihssan ( Justice et Bel agir). L’acte est révélateur quand on sait la condescendance qu’il a pour «ses politiques»,  mais avait-il besoin, chemin faisant, de nous gaver tant. Pour qu’en définitive transparaisse au bout du programme un «mystique» à l’ambition dévorante, un brin prétentieuse. Même si sa fille, Nadia Yassine, s’en est toujours défendue, le mouvement yassiniste est bien une organisation qui mêle confusément l’apostolique polico-réligieux à la démarche confrérique très lucrative. Si fort que l’ex-reclus de Salé n’a pu éviter de livrer aux téléspectateurs un laïus hagiographique spécifique des fondateurs de confréries appuyant l’image que nous en offrait dans Attajdid Abdelali Majdoub. Il y évoquait un garçon précoce et surdoué qui, à l’âge de 12 ans, avait déjà appris l’intégralité du Coran, maîtrisait les règles de la langue arabe et composait de la poésie. Peut-être aussi que bébé dans ses couches il avait par voie extraterrestre réalisé son mi’rage (ascension), car après tout, nombre de ses adeptes n’assurent-ils pas à qui veut les croire que leur guide passe à travers les murs ? Animé par une ambition contrariée, celle de présider aux destinées de la Zawya Boutchichya,  cet homme qui ne répugne pas les belles choses de la vie, et qui se serait contenté d’une place de grand gourou auprès de Hassan II, a mis dans sa quête tous les ingrédients de l’approche confrérique: ascendance chérifienne douteuse mais revendiquée, ordre prophétique par apparitions nocturnes et diurnes de guider les musulmans sur la voie du salut et, last but not least, une prédestination à la réalisation d’une prédétermination*.

Mais ce côté burlesque ne saurait faire oublier que ces comportements relevant de l’obscurantisme ciblent l’établissement d’un ordre passéiste. A travers une hostilité affichée au tout démocratique où la souveraineté appartient à la Nation, Abdessalam Yassine entend ériger un Etat théocratique dont le chef religieux, au-dessus, à l’iranienne, de toutes les structures, détiendrait son pouvoir du seul Dieu**. En son nom il se permet d’infantiliser les citoyens récalcitrants : dans sa pensée toute réticence à la voie tracée par le guide ne peut résulter, au mieux, que de la méconnaissance.  Tout réticent ne serait donc bon que pour le travail de «conscientisation», un  euphémisme pour parler de rééducation des masses qui n’est pas sans rappeler les méthodes staliniennes et polpotiennes. Le fort et itératif accent que  Yassine, sa fille et ses «apôtres» mettent sur le devoir d’obéissance absolue au «guide» participe de ce système d’ingérence et de gérance qui entend dicter au citoyen sa façon de penser et de respirer. Au final, la logorrhée de Abdessalam Yassine, à l’entendre comme à la lire,  laisse sur la faim. Il suffit de dépouiller son discours de ses fioritures qui se drapent de consonances religieuses pour que son propos apparaisse dans toute sa non splendeur : une offre politique et une alternative économique qui se réduisent à « la contemplation comme fin dernière de l’âme humaine»***.

* Cf. à ce sujet «La Tijânyya, les origines d’une confrérie religieuse au Maghreb» de Jillali El Adnani, Ed. Marsam.

** Dans sa thèse de doctorat, «Le mouvement yassiniste», Mohsine Elahmadi détaille cette architecture ; Ed. Ittissalat Sabou.

*** L’expression est empruntée à Léon Bloy, écrivain français du 18ème siècle célèbre pour son hostilité à la démocratie et
au positivisme.

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