Un vendredi par moi

C’est par le haut, sur ordre du Shah, que l’Iran a basculé au 16ème siècle dans le chiisme donnant à ce courant de l’Islam, jusqu’à aujourd’hui encore, son plus grand bastion. Dans cet acte, ni foi ni loi divine. Seulement, écrit Amin Maalouf, la volonté du souverain perse de contrecarrer la volonté de l’empire Ottoman, au faîte de sa gloire et profondément sunnite, de réunir l’ensemble des musulmans sous une même bannière. Dans son dernier ouvrage, un essai, «Le dérèglement du monde»*, l’auteur franco-libanais cherche simplement à démontrer que la religion est souvent innocente de ce qu’on lui impute comme crispations identitaires: Plutôt que Dieu dans nos malheurs, cherchez l’homme. Avec «Samarkand», «Léon l’Africain» ou encore «Le périple de Baldassar», Amin Maalouf est sans doute meilleur romancier qu’excellent essayiste, mais la pertinence de ses vues et points de vue, l’acuité du regard qu’il pose sur un monde bouleversant parce que bouleversé, demeurent intactes. Libanais, il se veut aussi Français, Arabe. Il se réclame également de l’Europe et chrétien, il revendique sa part d’héritage de l’Islam qu’il n’a cessé de côtoyer. Autant d’intersections qui lui permettent d’espérer, en dépit de tout, en un monde à la croisée des chemins.

Dans «Le dérèglement du monde», Amin Maalouf est quelque part dans la continuité d’un autre essai qu’il avait consacré aux «Identités meurtrières»** où il cherchait déjà «à ce que personne ne soit exclu de la civilisation commune». Presque vingt ans après, il est encore dans la même quête de l’universel au vrai sens du terme. Mais d’une autre façon. L’ouvrage commence dans le rétroviseur avec le triomphe des idéaux occidentaux sur l’utopie soviétique. Mais cette victoire portait en elle les germes d’une défaite que consacre un capitalisme sans repères mais toujours arrogant, sans contrepoids mais qui se refuse encore, malgré la crise, à tout contrepouvoir. Paradoxe : c’est un autre pays communiste qui réussit avec art et pragmatisme à régénérer le capitalisme. La Chine. Donc ? Donc sortir du sous-développement, c’est possible. Si bien que l’ouvrage se termine par un appel qui puise son énergie dans la colère saine des rêveurs qui ne croient pas que le cauchemar soit une fatalité. L’homme n’est pas foncièrement bon, mais il a tout intérêt à l’être. C’est une question de survie.

Avis aux esprits chagrins ! Si vous avez la fierté à fleur de peau, si vous êtes arabes et qu’en plus vous appartenez à la sphère musulmane, si encore vous avez la même manifestation de la peur que l’autruche, ne lisez pas cet essai. Avis aux inquisiteurs : Amin Maalouf n’absout pas l’Occident de ses péchés, n’acquitte pas l’ère coloniale de ses crimes, l’Amérique de ses méfaits, mais engage lucidement la responsabilité des Arabes et des musulmans dans ce qui leur arrive. Sans concession, il s’attaque aux idées reçues des deux côtés de ce «choc de civilisation», un leurre, selon l’auteur, qui ignore l’interaction des cultures et les brassages de l’histoire. Il décrit le mal-être du monde arabo-musulman qui a perdu l’estime de soi, d’où le recours au passé. Un retour en arrière qui est en fait une fuite en avant. Quand on n’a pas un Einstein à montrer, une sonde capable d’atteindre Mars à exhiber, alors on racle les tiroirs de l’histoire à la recherche d’un d’Alkhawarizmi pour l’algèbre et je ne sais plus qui pour le zéro. Et la cité vertueuse pour la morale.

* Grasset, mars 2009
** Grasset, 1998

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