Un vendredi par moi

Les islamistes de Abdelilah Benkirane sont partis à la chasse de Mohamed Zafzaf pour empêcher nos jeunes lycéens d’en connaître l’immense œuvre littéraire. Ils lui en veulent à mort et fort malheureusement pour eux qu’il est déjà décédé voilà huit ans. A défaut donc de pouvoir l’écarteler vivant, ils tentent à titre posthume de clouer au pilori ses romans et nouvelles. L’assaut qu’ils mènent au nom d’un ordre moral dont on connaît les relents contre «mouhawalt aayche» (tentative de vie) pour la retirer des programmes scolaires, n’est que le début d’une campagne qui finirait, si on les laisse faire, par l’autodafé. Chez les inquisiteurs de la chrétienté, Galilée n’y a pas échappé ; chez ceux de l’Islam, Ibnou Rochd, pour nos malheurs actuels, y est passé.  Mohamed Zafzaf, mais ça les islamistes ne peuvent pas le comprendre,  est un auteur qui échappe aux qualifications classiques. Avec Mohamed Choukri dans «Le pain nu», des idioties pareilles l’avaient interdit pendant des années, Mohamed Zafzaf a l’esthétique du réalisme pur et dur. Sa narration se concentre sur ce que la quotidienneté des quartiers périphériques a de hideux et d’insupportable. Il n’est pas dans la posture du prêcheur qui, ne se sentant pas bien dans sa peau ni en bons termes avec son Dieu, sublime la réalité par la contrition ici-bas en contrepartie des félicités de l’au-delà. Mohamed Zafzaf est, lui, un scrutateur sans concession de ce que la misère a de vulgaire dans son vécu et dans ses expressions corporelles et orales. Il ne glorifie pas, comme veulent le faire croire les islamistes, la trivialité et l’obscénité mais les dénonce avec une subtilité qui ne peut qu’échapper aux esprits obtus.      
Cela m’amène à parler d’un autre ouvrage* qui évoque une censure qui se situant en principe à l’opposé des islamistes mais qui est mue par les mêmes ressorts : frapper d’anathème tout ce qui ressemble à un esprit critique. Abdelaziz Tribak est un ancien militant d’Ilal Amam d’Abraham Serfaty pour lequel il a payé son lot de détention : dix ans. Son récit, linéaire et sobre, raconte le parcours d’un jeune né pendant la décennie de l’indépendance avant que le tourbillon de l’engagement politique l’emporte. Chemin faisant, il révèle la part d’ombre de l’utopie joyeuse qui a porté une partie de la jeunesse marocaine des années soixante-dix. Beaucoup de quinqua d’aujourd’hui s’y reconnaîtront. Abdelaziz Tribak n’abjure aucun de ses engagements pour la justice et la liberté, mais reconnaît s’être trompé de voie et de méthodes. En prison il ouvre les yeux sur l’exclusion, l’interdiction de penser par soi, le droit de ne s’exprimer  que s’il en en reçoit l’autorisation et seulement pour formuler ce qu’on attend que l’on dise. Sauf que les matons ce ne sont pas les geôliers cette fois-ci, mais ses propres camarades, apprentis police politique exécutant les oukases de la direction du mouvement. Le marxisme-léninisme donc, mêmes causes mêmes effets en conséquence. Rapidement les geôles deviennent autant de petits goulags en expérimentation au nom de la violence révolutionnaire qui a des valeurs salvatrices autant que les bûchers de l’inquisition avaient des vertus purificatrices.

* Ilal Amam, autopsie d’un calvaire.
Edition SWE   

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