Un vendredi par moi

Pour «Trois femmes puissantes»*, Marie Ndiay a obtenu le Goncourt 2009, le plus prestigieux prix de la littérature française. En plein débat sur l’identité nationale en France, initié à l’instigation du président Nicolas Sarkozy par Eric Besson, ministre de l’Immigration et de l’Intégration, l’attribution de ce prix à une écrivaine dont le père est sénégalais ressemblerait à un pied de nez à ce débat qui ne manquerait pas, par moment au moins, de finir dans le marécage nauséabond de «la terre ne ment pas». Mais Marie Ndiay qui avait déjà été lauréate du prix Femina refuse qu’on réduise son prix à un Goncourt de circonstances politiques. De l’Afrique elle n’a que la couleur de la peau, éclaircie par l’apport de la mère, française, vraisemblablement de souche. De son père, retourné au pays alors qu’elle n’avait qu’un an, elle conserve uniquement, presque malgré elle, le chromosome X qui s’est ajouté à celui de sa mère pour faire d’elle la radieuse femme qu’elle est. Métisse Marie Ndiay ? Du tout, même si elle regrette de ne pas avoir pu bénéficier de «sa» double culture pour cause de départ prématuré du père.
L’Afrique, ce n’est dans sa tête qu’un songe, une réminiscence d’un passé inconnu. C’est pourtant en Afrique que se déroule son roman primé. Il commence, quelque part, au pied d’un arbre gigantesque, le flamboyant, au feuillage chatoyant d’un rouge et d’un jaune d’été indien. L’une de ses branches sert de gîte au père de la narratrice. On croit accéder au paradis et on entre en enfer. Sur son arbre perché, le père est hibou ou démon. On le devine flambant, il n’est plus que le souvenir de lui-même et même pas. On croit la narratrice gracieuse, on la découvre laide et adipeuse. La géhenne, on n’ y arrive pas sur les chapeaux de roue mais lentement, doucement, comme la grenouille que l’on installe confortablement dans l’eau tiède avant de la faire bouillir à petit feu. Subrepticement, on part à la rencontre des personnages et des séquences : des prénoms sans nom, des noms sans prénom, ou sans prénom ni nom, des esprits tourmentés et des âmes meurtries, les uns plus déprimants que les autres. Quand on s’en aperçoit, c’est trop tard. Vague à l’âme s’abstenir. Sinon c’est un bel ouvrage  dont le style évoque par instants Gabriel Garcia Marquez dans Cent ans de solitude ou L’automne du patriarche.
J’ai suivi avec fascination la célébration du 20ème anniversaire de l’incroyable chute du mur de Berlin. Son et couleurs, joie et bonheur. Jolie la sémantique de ces mille cubes géants pour rappeler, Lech Walesa en tête, comment le bloc soviétique s’est écroulé tel un jeu de dés. Et je me suis mis à songer à la manière de commémorer le vingtième anniversaire de la chute du mur des visas qui lui a succédé. En mettant peut-être le feu à des montagnes de passeports en mémoire des centaines de harragas, littéralement brûleurs, qui se sont éteints pour toujours dans les eaux de la Méditerranée. Il n’est pas interdit de rêver.
* Gallimard

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