Un vendredi par moi

Salah Elouadie publie trois ouvrages d’une seule pierre. Un recueil de poésie, inévitablement. Mais aussi de la prose comme on fait des poèmes : Des complaintes et des tourments. La poésie*, même quand elle est engagée, est un moi dans l’émoi et celle de Salah commence par un appel à celui qui s’apprête à aimer. Il le convie à laisser dans son cœur une place à la haine pour les ignobles. Et celui qui se prépare à haïr d’y céder un coin pour les bons. «Dieu, d’eux, je m’en plains à toi… !»** n’est pas un psaume aux rimes lyriques ni une poésie, mais une sélection d’articles, d’essais, de lettres et de souvenirs tatoués dans une  mémoire sillonnée par la souffrance, enfouie mais toujours là à rôder. On le lit comme on l’entend, par le milieu, par le début ou par la fin. On zappe aussi si on en a envie. Le résultat est identique: le récit d’un itinéraire longuement réfléchi d’où surgissent tour à tour l’engagement, le doute, l’espoir. «Dieu, d’eux, je m’en plains à toi […] qu’ont-ils à s’interposer entre nous et toi ?» Ils ? Ils se reconnaîtront. Avec «Tourment des transitions»***, on est dans les mêmes préoccupations mais différemment. Le style est moins ésotérique, plus proche de celui de la littérature marxiste des années soixante-dix. Normal. C’est un retour sur soi, sur un parcours qui a commencé par la foi dans la violence révolutionnaire et s’est achevé dans l’apaisement de la justice transitionnelle. Traître Salah Elouadie ? Oui, trois fois oui ! Traître à l’échec historique d’une idéologie qui a mené ses adeptes droit au mur, ou plutôt quatre murs d’une salle de torture puis le plafond bas et le sol glacé d’une geôle de l’oubli. «Traître, crie-t-il dans «Dieu, d’eux, je m’en plains à toi», parce que j’ai décidé de donner à l’espoir la plus belle des occasions sans oublier un instant les menaces qui planent sur notre difficile choix.» On peut tout reprocher à Salah Elouadie, nul n’est parfait. Et son «imparfaitude» vient d’abord du faible familial pour la prison politique. Son père, sa sœur, son frère, lui, pour un total cumulé de trente-cinq belles années à l’ombre entre 1952 et 1984. Hasard ou nostalgie ? Salah s’en défend, mais il signe ses trois ouvrages à Rabat****ce 23 mars, appellation – qui ne doit rien aux coïncidences – de son ancien mouvement d’extrême gauche. Toujours de gauche, le poète porte-parole du PAM de Fouad Ali El Himma ? Va voir. Encore faudrait-il savoir c’est quoi que d’être de gauche aujourd’hui ? Porter encore le col Mao quand la Chine s’est convertie allègrement aux lois du marché ? Parler le verlan du marxisme-léninisme en sachant que les rouges ont fait chou blanc là où ils sont passés? Bien que la voracité du capitalisme financier, comme dit Jacques Julliard, a réinstallé la lutte des classes dans sa nudité crue, nul ne peut plus prétendre détenir la panacée. Être de gauche, pour utiliser encore les mots des Ecritures, c’est juste aimer son prochain, travailler pour son bien, sincèrement, rationnellement, assidûment. Tout bonnement. Dieu reconnaîtra les siens.        

*La alla tantourouha arrih, ed. Dar Attakafa
** Ilahi achkouhoum ilayk, idem
*** Kalakou al intikalte, idem
**** La signature aura lieu à la Bibliothèque nationale à partir de 18H

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