Un vendredi par moi

Une année après les émeutes qui ont défiguré l’Algérie d’avant octobre 1988, le FLN, parti unique, fragilisé par ses propres manipulations qui ont conduit à la déflagration, tentait de recoller les morceaux par un congrès dit du ressourcement. Toutes les figures du parti mises à l’écart après les émeutes, dont Abdelaziz Bouteflika, réintégraient le FLN pour enclencher une manœuvre de réforme qui allait en définitive aboutir à la guerre civile. De tous les intervenants, l’actuel chef de l’Etat algérien qui ne pouvait soupçonner la présence d’un Marocain dans l’intimité de ce congrès qui se tenait dans la banlieue d’Alger, était le seul à se lâcher contre la Maroc. Ce que j’ai entendu ce jour-là m’a définitivement convaincu que l’animosité, c’est un euphémisme, que porte ce «Marocain de naissance» au Maroc outrepassait tout ce que pouvait concevoir l’hostilité géopolitique. Et rendait cette animosité d’autant plus dangereuse et aventureuse. C’est ce personnage ainsi campé que l’on retrouve vingt-cinq ans auparavant dans une rencontre* avec celui qui était alors son homologue, Henry Kissinger, chef de la diplomatie américaine. La fixation de A. Bouteflika sur l’affaire du Sahara apparaît comme un trouble obsessionnel compulsif au point que l’ancien ministre des Affaires étrangères de Houari Boumediene demande à Henry Kissinger, alors même qu’on était en pleine guerre froide et qu’Alger était un pion important de l’ex-Union soviétique sur l’échiquier africain et moyen-oriental, d’arrêter l’aide économique et militaire au Maroc. Sans cesse revenant à la charge, Bouteflika tente de convaincre Kissinger d’amener Washington à prendre une position au désavantage du Maroc. Finement et diplomatiquement, l’ex-secrétaire d’Etat américain essaye de la persuader que cela ne se pouvait. Un moment exaspéré par l’insistance de l’Algérien, Kissinger se tourne vers son interprète comme pour le prendre à témoin de l’autisme de son interlocuteur : «Ce dont il se plaint en fait, lui dit-il, c’est que nous n’ayons pas pris une position en faveur d’Alger. Mais si cela advenait, il signifierait un bouleversement total de la situation.» En désespoir de cause, Bouteflika abat ses cartes et balance son dernier atout : «Il y a là une richesse énorme et dans dix ou douze ans, ce sera le Koweït de la région.» Comme si les Américains pouvaient l’ignorer, mais dans cet échange où «les intérêts du peuple sahraoui» paraissent, pour ce qu’ils sont, un prétexte fallacieux, Bouteflika dévoile les concupiscences de son pays et, dans ce qui peut passer pour une naïveté diplomatique exquise, essaye de faire saliver les Etats-Unis d’Amérique. L’homme n’ayant pas beaucoup évolué depuis, on peut aisément imaginer que c’est la même sérénade que sa diplomatie joue actuellement à l’envoyé spécial de l’ONU au Sahara, l’Américain Christopher Ross.

 *Document révélé par le site Wikileas

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