Un vendredi par moi

«Désillusion. Incertitude. Frustration. Accès de révolte et sentiment d’impuissance à la fois.» C’est par ce tango saccadé que  Abdellatif Laâbi ouvre son bal «Tunisie, Egypte… Et le Maroc ?» Le reste de l’article est à l’avenant. Entre oui, mais et, surtout, non. Pour résumer  son texte sans se priver d’une pincée de caricature, le Maroc n’est pas la Tunisie mais il a les ingrédients de la Tunisie. Avec sa poésie propre, Abdellatif Laâbi met face-à-face «la perte du goût de l’avenir» chez les Marocains et «le goût du passé» que cultivent sur ce terreau «les secouristes soi-disant altruistes des victimes du système […]» J’avoue que je n’aurais jamais pu trouver meilleure formule pour éviter de nommer les islamistes.  C’est l’apanage des poètes. Un bémol toutefois. Avec un texte bien torché mais fortement descriptif à défaut d’être analytique, Abdellatif Laâbi croit avoir tout dit. Récapitulons. Brièvement. La décennie du règne de Mohammed VI a bien débuté. Mais la machine a commencé à grincer. Après avoir passé en revue les limites de tous les acteurs de la vie nationale – les partis politiques, les élites, les technocrates, les bureaux d’études et les je-n’en-sais-quoi encore – il est temps, assure le poète, pour tous ceux qui aspirent à quelque chose de passer à «l’autocritique». Comme un relent, ce mot me rappelle vaguement quelque chose qui surgit des tréfonds de ma mémoire en tombant sec sur cette sublime phrase : «Le Maroc est géré comme une multinationale» profitant aux actionnaires mais très peu aux salariés. «Prolétaires du Monde entier unissez-vous». Et c’est là que je me reviens à l’esprit que cet ancien détenu politique a été, ou est toujours, un marxiste. A bas le capitalisme ! Le goût du passé ?
Seulement ce dont ne se rend pas compte le poète, c’est que c’est sur ce même constat, après le bide des élections de 2007, moins de 30% de participation au scrutin, que le PAM de Fouad Ali El Himma a lancé son mouvement. Fouad en personne, proche parmi les proches s’il en est du Souverain, n’a pas exclu, lors d’un débat public qui remonte à deux ans, la monarchie parlementaire comme horizon. Cependant dans l’évolution et non pas la révolution, comme dirait l’autre, cet autre étant Moulay Hicham. Laâbi n’est d’ailleurs pas insensible à une transition pacifique, il y est même pour. Alors Fouad, Moulay Hicham et Laâbi même combat ? Pourquoi pas ? Il paraît qu’il y a encore de la place chez les pamistes. Sérieusement, l’article du poète, j’aurais pu l’écrire un jour de déprime. Notamment lorsqu’il évoque le délabrement du système éducatif national même si pour l’état de la liberté de la presse, j’ai quelques réserves sur son point de vue. Son texte est brillant mais fossile et comporte de surcroît un énorme hic : c’est alors que le débat commence qu’il s’arrête. Dans sa chute, Laâbi appelle à «la remise en question des choix économiques et le modèle de croissance mis en œuvre jusqu’à nos jours.» Pour quelle alternative ? Là, silence radio. La muse a subitement quitté le poète.

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