Un vendredi par moi

Evidence : Le monde arabe traverse une grave zone de turbulences avec des trous d’air dont l’importance varie selon la nature des régimes en place et de leur réaction à la revendication populaire fondée sur la «biptyque», pour faire court, liberté plus pain. Il a suffi que cette brise souffle pour que l’on parle de printemps arabe. Un peu hâtivement à mon avis. Rien ne sera plus comme avant mais on ne sait pas encore sur quoi vont déboucher ces révoltes, le terme révolution étant abusivement utilisé, et dans ce sens je partage sans réserve le point de vue de Bilal Attalidi dans Attajdid du premier mars : Deux dictateurs sont partis mais en Egypte comme en Tunisie leurs régimes, avec quelques retouches de circonstance, sont restés en place. Les enjeux externes aussi bien qu’internes sont tels que pour éviter le chaos que risque de vivre la Libye, il est préférable de ne pas faire table rase de tout, mais de confier la gestion des réformes à une combinaison du passé et de l’avenir. Car on ne bascule pas de la dictature la plus fermée à la démocratie la plus totale comme  jaillirait la lumière ; par une simple pression sur l’interrupteur. Le même débat touche le Maroc engagé  dans la construction de l’édifice démocratique. Ce n’est ni nouveau ni téméraire : dans tous les flux et reflux qu’a connus le pays depuis son indépendance, la réclamation d’une monarchie parlementaire s’est régulièrement invitée à la table des discussions, plus pour les crisper que pour les détendre. Elle est dans la pensée du leader istiqlalien Allal El Fassi et constitue l’ossature de son ouvrage «L’autocritique» publié en 1952. Elle fait son entrée en filigrane dans le discours de l’USFP dès son adoption de l’option démocratique par le congrès extraordinaire de 1975. Maintenant, elle semble devenir d’une actualité pressante. Or, c’est précisément sur un sujet aussi délicat qu’il faut savoir tempérer. Tous les penseurs sérieux savent qu’il n’y a pas de recette magique mais une façon propre à chacun de gérer son agenda de transition. En Espagne, avec un bilan socio-économique de premier ordre, un avantage géopolitique incomparable et une accumulation historique différente, il a fallu cinq ans à Adolfo Suarez pour en asseoir les bases. Le débat commence au Maroc et paraît inévitable. Mais alors il faut le faire sans surenchère ni tentative de récupération ou de rachat d’image pour certains. Il faut le faire en n’occultant ni sa complexité ni aucune des prè-conditions de la transition à commencer par l’état ethnique du pays et la place de la monarchie non seulement dans sa dimension religieuse mais aussi dans sa fonction de liant de l’unité du royaume dont Eugène Aubin* disait que c’était une «fédération incohérente de tribus» quand Vladimir V. Orlov** évoque, lui, une «société plurielle [formée de] polycratie». Pour parler de la monarchie parlementaire, il faut donc oublier le Royaume-Uni, mettre de côté l’Espagne et réfléchir  marocain. A suivre.       

  *Diplomate français au début du XXème siècle, auteur du «Maroc dans la tourmente».
  ** Chercheur russe de l’université d’Etat de Moscou, auteur d’une recherche sur le despotisme non despotique,
   «Tribu, Etat et Islam au Maroc Alaouite». 

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