Un vendredi par moi

Je dîne tranquillement dans un restaurant de Rabat avec un ami, un commis de l’Etat qui était il y a encore quelques mois ambassadeur du Maroc dans une capitale européenne. Je donne ces détails parce qu’ils ont une quelconque importance pour ce qui suit. La Constitution bien sûr, les élections législatives, anticipées ou pas, octobre ou mars ; les partis qui rechignent dès qu’il s’agit d’aller à la soupe, et toutes ces bonnes choses que l’on pense de nos hommes politiques. On fait notre cinéma pour bien meubler la soirée et on écrit les scénarii possibles pour le futur gouvernement. Et cette curieuse question qu’il me pose : si l’Istiqlal arrivait en tête des législatives, serait-il possible que Abbas El Fassi soit reconduit comme président du gouvernement ? Je souris et passe dans ma tête le film de ce que pourrait écrire la presse si une telle éventualité s’avérait. Je vois surtout l’émoi qui s’emparerait des autres dirigeants de l’Istiqlal. J’ai éludé la question en évoquant plutôt le profil du futur chef du gouvernement en harmonie avec le nouveau contexte marocain ; jeune, technocrate mais très politique, ce n’est pas incompatible. D’ailleurs il n’y a qu’au Maroc qu’on oppose les deux. De fil en aiguille, je ne me rappelle plus comment ni pourquoi est sortie cette exclamation outrée de mon interlocuteur dont bien sûr je continuerai à taire l’identité : «Quelle idée a-t-on eu d’aller nommer à la tête de la MAP un responsable qui boit de dix heures du matin à minuit». Quelle rigueur calée sur le monomètre d’un rapport d’autopsie datant avec précision les heures du crime. Pour ceux qui ne sont pas très au fait de l’actualité, il est question de Khalil Hachimi Idrissi, fondateur de ce journal. Il m’aurait fallu un photographe pour pérenniser la mine que j’ai arborée. Ivrogne Khalil à mon insu. Pauvre Khalil, lui qui tient tant à son élégance, un peu trop même, et passe son temps à surveiller sa ligne et son cholestérol, hygiène de vie diététique, salade verte et crudité à midi et pas trop de viande le soir. Ça tombe bien. Deux jours auparavant, je dînais avec Khalil presque à cette même table et je le revois encore dédaigner un tendre Steak au poivre pour des spaghettis fruits de mer. Tant d’efforts pour si peu de récompenses. Mon ami ambassadeur qui colporte ce qu’on lui a colporté, imaginez s’il avait accompli sa mission diplomatique avec la même rigueur dans la vérification de l’information, est honnête tout de même. Humblement il a fait son mea culpa. «Puisque c’est toi qui me le dis», m’a-t-il servi en guise d’excuses que je ne me suis pas pressé d’accepter. Le soir sur le lit je n’ai pu m’empêcher de penser à ces feutrés salons de Rabat peuplés de radoteurs. Ils meublent leurs soirées de ragots probablement autour de jolies carafes d’eau en cristal d’Europe de l’Est. Sobres, ils tiennent certainement des propos cohérents.

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