Une justice sans juges ni tribunaux

Une justice sans juges ni tribunaux

On sait qu’il est toujours plus facile de dénoncer ce qui se passe chez les autres plutôt que de regarder en face ses propres côtés obscurs. Ainsi le Maroc a été longtemps décrié, en France, comme une terre de violation régulière des droits de la personne humaine. Sans doute y avait-il matière à le faire. Et on ne dira pas que tout est désormais devenu «parfait» en ce domaine dans notre Royaume… pas plus que rien n’est «parfait», à ce sujet, dans la République française.
La conférence tenue à Stains, à l’initiative de l’association Synergie Ile-de-France présidée par le biologiste marocain Lahcen Mahraoui en compagnie du magistrat français Antoine Garapon et de Ahmed Herzenni, président du Conseil consultatif des droits de l’Homme s’est beaucoup attardée sur «l’Instance Equité et Réconciliation». Mise en place en janvier 2004 par le Roi Mohammed VI, cette instance avait pour objectif de faire la lumière sur les «disparitions» et les détentions arbitraires survenues sous le règne de son père Hassan II. M. Herzenni, rappelons-le, a été lui-même victime de cette politique (douze ans et demi en prison). En lançant ce processus, le nouveau Souverain du Maroc a fait preuve d’un courage peu courant dans un monde où il est rare que des instances de pouvoir acceptent de reconsidérer avec honnêteté ce qui peut leur être reproché. Combien d’autres régimes du Maghreb et du Proche-Orient sont capables de faire ainsi œuvre de vérité et de justice? Amnésie et impunité sont plutôt ce qui caractérise les gouvernants du monde arabe!
Le processus lancé par SM Mohammed VI participe cependant d’une évolution tout à fait intéressante que l’on observe dans plusieurs pays du monde depuis une vingtaine d’années. Une nouvelle justice est en voie de naître, une «justice transitionnelle» sans juges ni tribunaux. De l’Amérique du Sud à l’Afrique du Sud, des commissions d’enquête appelées «Vérité et Réconciliation», ou «Vérité et Justice», ou encore «Equité et Réconciliation» ont vu le jour pour rompre avec un passé répressif et ouvrir la voie à l’instauration de sociétés  moins violentes. Composées de personnalités indépendantes, parfois d’anciennes victimes, elles n’ont pas pour mission de poursuivre et de condamner, mais de réconcilier. En faisant la vérité, en faisant la lumière, elles redonnent leur dignité à ceux qui ont souffert et leur permettent d’entrer dans une dynamique de pardon. D’habitude, on oppose justice et pardon. Or dans ces situations, les deux se conjuguent.
Ce n’est pas que le procès ne soit pas important : il faut que justice soit faite pour les bourreaux et les victimes. Mais il est insuffisant. Car il importe aussi  que soit donnée sa place au «théâtre» de la réconciliation, au face-à-face de la parole «les yeux dans les yeux», à la «narration» de la souffrance par les uns, au moment de l’aveu par les autres, et ainsi, peut-être, à une possibilité positive de rémission et de reconnaissance mutuelles. Il est bon que notre pays ait ouvert, lui aussi, un tel processus de parole, qui est promesse d’avenir commun pacifié. Beaucoup de procès laissent de l’amertume et de l’insatisfaction. Les «commissions de réconciliation» permettent, en se reparlant, de repartir en redonnant une «identité narrative»,  partagée aux partenaires du dialogue. n

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