A bâtons rompus : Hajib : «Remettre l’aïta au goût du jour»

A bâtons rompus : Hajib : «Remettre l’aïta au goût du jour»

ALM : Rabat, où vous êtes né, a peu à voir avec l’aïta. Votre rapport avec cet art est-il le fruit d’une coïncidence ?
Hajib : L’aïta est d’abord un bien national, tous les Marocains peuvent l’interpréter à condition de rester fidèle à son esprit. En ce qui me concerne, mon rapport avec cet art remonte à la fin des années soixante-dix. A l’époque, Fatna Bent L’Houcine était venue animer, à l’invitation de mes parents, une fête de famille. Impressionné par son style de chant, j’ai vite sympathisé avec cette grande dame. « Fils, tu sera un véritable phénomène », me dit-elle.
Reconnaissant, j’ai repris plus tard mes contacts avec l’artiste. Ces contacts m’ont permis d’aimer davantage cet art, au point que j’ai commencé à l’interpréter. Au début des années quatre-vingt, je suis monté pour la première fois sur scène. C’était à l’occasion de la Fête du Trône, le 3 mars, à Bouznika. Après avoir affronté le public, surmonté le trac, et tout, je me suis bel et bien mis dans le bain public.
Un jour, le Conseil municipal de mon quartier natal, Yacoub El Mansour, ayant appris que je chante l’aïta, m’invita à animer un concert de musique « chaâbi » dans le cadre des « Nuits du Ramadan». Trois mois plus tard, j’ai rencontré à Khémisset le patron d’une maison de production, « Forka Fan » de son nom, lequel a enregistré plusieurs albums de grandes célébrités de « chaâbi », dont Fatéma Ben Akida et Fayçal. Lors de cette rencontre, je me suis mis d’accord avec le responsable de ce studio pour enregistrer deux « ayouts » intitulés « Dami » et «R’jana f’lâli».

Comment avait été alors accueilli cet album par le public ?
A la sortie de l’album, beaucoup s’étaient demandés comment un natif de Rabat pouvait-il chanter l’aïta, un art qui a vu le jour et s’est développé dans des régions comme Abda, Chaouia… N’empêche, cet album m’a permis de me faire connaître.

Avec quel sentiment aviez-vous reçu la nouvelle du décès de Fatna Bent L’Houcine ?
Depuis qu’elle arrêta de chanter, trois ans avant son décès, elle me rendait souvent visite dans mon appartement à Hay Ryad, à Rabat. Lorsqu’elle est tombée malade, j’ai continué à la voir jusqu’à son décès.
Ce décès m’a beaucoup affligé, la séparation a été difficile, elle mit un terme à des retrouvailles qui m’ont marqué à vie.

Que représentait pour vous Fatna Bent l’Houcine ?
C’est une dame irremplaçable, le Maroc a perdu avec son décès une artiste qui a fait la légende de l’aïta. La regrettée maîtrisait tous les ressorts de cet art : « beroual » (rythme léger et simple), les « twachis » (morceaux basés sur la parole et la musique), les « swaken » (chants spirituels), le « zaâri » (khribgui, mellali et smaâli), sans oublier l’aïta jblia.

Influencé par Fatna Bent l’Houcine, avez-vous pensé à vous forger un style à part ?
J’ai essayé de remettre l’aïta au goût du jour en l’interprétant de façon à la rendre plus proche des jeunes.

Pourquoi n’avez-vous pas introduit des instruments modernes à votre orchestre ?
Je suis contre le fait de jouer l’aïta avec de l’orgue ou les guitares électriques. Les instruments idoines avec lesquels on doit jouer l’aïta, ce sont l’outar et la taârija.

Que veut dire l’aïta pour vous ?
C’est un cri. D’ailleurs, tous les « ayouts » commencent par des appels. Elle a également été nommée ainsi parce que lorsque la « cheïkha » commence à chanter, tout le monde se tait. Sur le fond, l’aïta fut à ses débuts le moyen de traduire les problèmes internes du pays, notamment les troubles qui marquèrent l’époque de la « Siba » (Ndlr : fin du XIX ème siècle).
En plus, dans l’aïta, on peut trouver aussi des idylles, des dithyrambes en l’honneur des « caïds », qui faisaient autorité à l’époque…

Que pensez-vous du Festival de Casablanca ?
Je suis très heureux que l’aïta ait eu le privilège de l’ouverture de la 1ère édition de ce festival. Personnellement, cela m’a permis de renouer avec le grand public. Pour le reste, je trouve très positif que le festival soit gratuit.
Cela est de nature à rendre ce festival populaire.

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