A la recherche de «La Concubine»

La culture est tout ce qui nous reste quand on a tout perdu. Mais que nous reste-t-il quand la culture, notre dernier rempart contre le vide, est bafouée? Rien peut-être, à part ce «grand saut dans le néant» ! «La Concubine», le deuxième livre d’Omar Salim après «Le placard», se donne à lire, non comme un simple récit autobiographique, – l’auteur lui-même a précisé que le «je» n’est qu’un «prétexte»-, mais comme un témoignage accablant sur une époque où la culture au Maroc était «combattue» : 1980-1990. Lors de cette décennie, de grands symboles culturels à Casablanca ont été détruits. L’auteur en veut pour exemple le cinéma Vox, le théâtre Municipal, les Arênes, l’Hôtel Anfa…
«La Concubine» est une métaphore à la fois de cette culture maltraitée, offensée et piétinée, mais aussi de cette Tanger mythique qui, à l’image d’une ruche, a attiré la fine fleur du monde des arts et des lettres. En ce qui concerne le premier volet de cette métaphore filée, très bien filée, l’auteur a porté la plume à une vieille blessure.
Le pays en a pâti. Mais pas pour longtemps. «On a enfin compris que la culture peut-être aussi utile que le pain», se félicite l’auteur. N’empêche, s’ils sont décrits, les maux peuvent être guéris. Omar Salim a bien su mettre des mots sur les maux. A travers, sa «Concubine», il nous met sur les traces de son passé. Depuis qu’il est rentré de France, après un cursus  en littérature à la Sorbonne. Nous sommes au Maroc des années quatre-vingt. Nous y découvrons les débuts difficiles et néanmoins brillants du jeune chroniqueur théâtral à «Al Bayane», «où je sortais peu à peu de l’anonymat», puis à «L’Opinion», avant de connaître une ascension fulgurante à la station radio «Médi » qui incarnait, à ses yeux, ce «ton libre» tant recherché. «L’avenir de Médi 1 ne pouvait être que prometteur». Aussi prometteur que le choix de la ville du détroit. «Située à 14 kilomètres de l’Europe, Tanger ne fut-elle pas cité internationale de 1912 à 1956 ?», s’interroge l’auteur, admiratif. Autant que Mohamed Choukri, à qui Omar Salim rend un vibrant hommage posthume, l’auteur a succombé au charme de cette ville féerique. «On ne peut rester insensible à la beauté discrètement imposante de cette cité aux multiples visages (…) Ma concubine, la voilà : Tanger». «Une concubine parfaite», renchérit-il, et pas vraiment à tort. Tanger, autant que le livre d’Omar Salim, vibre des noms d’écrivains qui ont fait la légende de cette ville et la grande histoire de la littérature comme Jean Genet, Tennessee Williams, Paul Bowles, Samuel Beckett, Paul Morand, etc. Mais, à tout bonheur, il y a certainement une fin.
Exit Tanger, place à la mégalopole: Casablanca. Omar Salim était au rendez-vous avec une nouvelle aventure. Après avoir fait ses preuves à «Médi 1», il devait installer une tête à 2M. D’abord en tant que présentateur de JT, puis en tant que red’chef de l’information, après quoi il en est parti suite à une «conspiration», avant d’y revenir pour animer son émission «Arts et Lettres».
Nous sommes face à un parcours en dents de scie, avec ses hauts et ses bas. Quoi de plus normal. Mais ce qui l’est moins, c’est cette capacité troublante qu’a Omar Salim à se relever. On ne tombe que pour mieux se relever, semble-t-il nous dire. Maintenant, c’est un nouveau profil que nous présente cet auteur rodé et érodé par tant d’années de journalisme : celui d’écrivain. Et là, il a réussi à donner la pleine mesure de son talent de narrateur. Du haut de ses cinquante ans, il explore un genre resté en friche au Maroc : les mémoires. Un choix dicté par un remarquable désir de partage. Après «Le Placard», «La concubine», Omar Salim se prépare déjà à publier le troisième volume de sa trilogie «L’attente». En attendant, il nous donne à parcourir un deuxième livre qui se laisse lire d’une seule traite. Un livre profond et écrit dans un style très accessible. On a l’impression que cela coule de source, mais ce qu’il y a dedans, c’est de la sueur.

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