A la une : La chanson marocaine est-elle sur la bonne “voix“?

Soumaya Abdelaziz (chanteuse et parolière) :
Personne ne veut produire la chanson marocaine parce que cette chanson n’est pas vendable, contrairement à la chanson populaire et populeuse qui reste la seule commercialisable sur le marché. J’ai produit, il y a à peu près huit mois, mon propre album « Hal w’hwal », je n’ai pas trouvé preneur parmi les éditeurs parce qu’on a jugé cet album pas assez commercial.
Les éditeurs ont été unanimes à souligner la qualité aussi bien des paroles que de la musique (métissage entre musique gnaouie, chanson marocaine moderne et world musique), mais ils ont également été unanimes à dire qu’ils avaient peur que ce ne soit pas assez commercial.

 Majda El Yahiaoui (chanteuse)
Pour moi, il y a d’abord une crise de création. Le niveau des paroles, autant que celui de la composition, a beaucoup régressé. On a beau avoir de belles voix, si les paroliers et les compositeurs ne suivent pas, ce serait peine perdue. On a aujourd’hui l’impression que le temps s’est arrêté avec Naïma Samih, Abdelhadi Belkhayat et Abdelouhab Doukkali, sans parler des voix qui ont émigré en Orient.
Preuve de la crise que vit notre secteur, la durée de vie des chansons est devenue éphémère. Rien qui reste gravé dans la mémoire, ni paroles ni mélodie…
A cela, il faut ajouter le phénomène de piratage qui fait des ravages au Maroc. Le marché de la chanson devient anarchique…

Moulay Ahmed Alaoui (chef d’orchestre et responsable syndical) :
Il faut reconnaître qu’on n’a pas préparé de relève. Il n’y a pas eu de 3ème génération pour porter le flambeau de la chanson marocaine, les jeunes ne s’intéressent ni à la forme ni au contenu du patrimoine lyrique légué par les pionniers et la 2ème génération.
Les chaînes satellitaires arabes viennent également détourner nos jeunes de ce patrimoine, en leur présentant des clips où on met en avant beaucoup plus l’image que les qualités artistiques du chanteur. A ces tares, vient s’ajouter une question encore plus problématique : l’absence de production.


 Abdelhadi Belkhayat (interprète) :

La chanson marocaine a tout perdu, elle n’a de chanson que le nom ! Face à des faux producteurs, une bande de «voyous», l’Etat doit assumer sa responsabilité. L’Etat doit créer un Fonds d’aide à la chanson, mettre des critères rigoureux pour l’octroi des subventions à qui de droit. Car il y a un état d’anarchie très avancé dans les milieux d’art et du spectacle, à ce point que nous sommes cernés par de faux artistes, de faux musiciens… Je ressens un sentiment de « hogra » face à la poussée dangereuse de ces pseudo-artistes. J’en ai assez…

Karima Skalli (chanteuse)
Pour qu’une chanson réussisse, il faut d’abord réunir plusieurs conditions : de belles paroles, une musique de haut niveau, la qualité de l’enregistrement… A côté de cela, il faut trouver une production, une distribution mais aussi et surtout un encouragement et une reconnaissance. Or, quelques conditions n’existent pas encore. La chanson est un produit, le consommateur est en droit d’exiger un bon produit pour se porter preneur.

 Mohamed Rouicha (interprète-compositeur)
Si on veut rester fidèle à la chanson authentique, être exigeant sur la parole, la musique, et tout, on finira par être obligés de mendier. Les chansons qui ont des messages, défendent des valeurs, nous dit-on, ne sont pas vendables. Il n’y a plus que les chansons de cabaret à trouver grâce aux yeux aussi bien des éditeurs que du consommateur. Pour s’en rendre compte, il suffit de se demander pourquoi « Zid dardak » a caracolé pendant longtemps au hit-parade des ventes.  Face à l’anarchie ambiante, l’Etat doit assumer sa responsabilité. Le secteur de la chanson mérite un statut particulier pour s’organiser. Il a également besoin d’aide publique pour ressusciter.

Nouâmane Lahlou (compositeur)
Le Maroc regorge de talents musicaux. J’irais même jusqu’à dire que nous possédons les plus belles voix du monde arabe. Malheureusement nos chanteurs et nos musiciens sont marginalisés. Ils ne bénéficient d’aucune aide et créent dans l’ombre. C’est pour cette raison que la chanson marocaine n’a pas pu réellement s’imposer.
Ce climat participe à la crise de la chanson marocaine. Une crise qui est accentuée par trois principaux facteurs. Ces facteurs ne sont autres que le piratage, le manque de production et l’absence d’encouragement de nos télévisions. Tout cela fait que les musiciens marocains se sentent comme des étrangers chez eux.

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