A la une : Musique andalouse : une affaire de goût

Majda El Yahiaoui, chanteuse de Melhoun « La musique andalouse, juste pour meubler le décor » !
La musique andalouse est née, il y a des siècles dans des milieux de riches et de bourgeois. C’est en effet dans les enceintes des palais que les musiciens avaient pour habitude de jouer cette musique synonyme d’un certain raffinement. C’est pour cette même raison que cette musique est longtemps restée assez élitiste. Mais aujourd’hui, la situation commence à changer et la musique andalouse commence à s’étendre parmi des gens assez modestes.
On peut ici citer le cas du Melhoun qui a commencé à se diffuser peut à petit au sein la couche moyenne et plus particulièrement chez les artisans. Mais malgré cela, c’est encore assez timide. Que ce soit la musique andalouse, le Gharnati ou le Melhoun, ce patrimoine n’est pas encore apprécié à sa juste valeur. Et pour cause, les auditeurs se comportent avec ce style de musique comme si c’était un simple décor. On l’écoute uniquement lorsqu’il y a des occasions spéciales comme par exemple le mois de Ramadan ou lors des fêtes religieuses. Les mis en cause ici sont en premier lieu les médias. La télévision a à un certain moment contribué à dévaloriser ce patrimoine. La musique andalouse faisait uniquement l’objet de certaines pauses musicales à l’occasion de fêtes religieuses.
Les heures de diffusion sont souvent vers 14 et 15 heures après le déjeuner. Ce comportement s’est répandu dans la masse et cela a créée une dépréciation de la musique andalouse. Les médias doivent s’intéresser sérieusement à cette musique en la considérant non pas comme un simple diversement, mais plutôt en tant que véritable patrimoine à préserver.
Ainsi, il faudrait donc préparer des émissions spéciales où des chercheurs et des musiciens viendraient discuter de ce patrimoine. Une façon de rectifier le tir et de contribuer à éduquer le goût des auditeurs. Le ministère de la Culture a aussi un rôle à jouer. Cette instance est de sa part responsable de la prise en charge de ce patrimoine. Il faut qu’elle encourage l’écriture et la recherche dans ce domaine, question de répertorier ce patrimoine et de l’archiver.

Rachid Goulam, musicien et chercheur « La crise a trop duré »
Si la musique andalouse n’est écoutée qu’a l’occasion de certaines fêtes religieuses, c’est qu’a l’origine,  les paroles et les chants étaient liés au domaine religieux. Mais, malheureusement, cette musique n’est pas encore assez répandue. Elle n’est pas ancrée dans les mœurs et dans les traditions de la masse. Ce style de musique est resté attaché à certaines habitudes et certains contextes précis. En effet, cet art, faisant partie intégralement  aujourd’hui du patrimoine musical du Maroc, est toujours présent en force dans les milieux élitistes et bourgeois. Rares sont les familles modestes qui écoutent cette musique.
Cette situation est due tout d’abord au fait que la musique andalouse est née parmi les riches et à l’intérieur des palais. À l’époque du musicien L’Oukili, il y avait eu une tentative de répandre cette musique parmi le grand public. Dans ce sens, certains  spectacles ont été organisés à la place Bab Boujeloud à Fès. Mais cette initiative a vite été réprimée par les autorités. C’est la preuve qu’il y avait une volonté de la part du régime pour restreindre le public de la musique andalouse.
Pour rendre à la musique andalouse sa véritable valeur, qu’elle mérite, il faudrait d’une part que les médias fassent leur travail, à savoir éduquer le goût des auditeurs et des spectateurs. Ceci pour la simple raison qu’on remarque qu’il n’y a pas une véritable sensibilisation à la chose artistique. La musique en paie, elle aussi, les frais. Avec la naissance de toutes ces chaînes satellisables , les citoyens n’écoutent pas beaucoup la belle musique, ils sont à chaque instant envahis par une foultitude de nouveaux produits culturels. J’appellerais cela de l’art d’investissement.  Les spectateurs et les auditeurs oublient ainsi la véritable valeur de leur propre patrimoine. D’autre part, il ne faut pas oublier qu’il y a une absence dans le domaine de la recherche musicale.
Aujourd’hui, très peu d’écrivains et de chercheurs investissent ce domaine en essayant d’étudier ce patrimoine avec profondeur. Les quelques livres qui existent donnent beaucoup plus d’importance à l’aspect commercial et oublient l’essence même, voire l’objectif de réaliser un travail de recherche académique. Le commercial prime sur le scientifique. Cet élèment contribue de son côté à dévaloriser la musique andalouse. Il y a une véritable crise et c’est dommage.

Abdelfetah Bennis, musicien « Tarab al-ala doit être remis au goût du jour »
Il y a plusieurs éléments qui freinent le développement de l’art de la musique andalouse au Maroc. Je dirais tout d’abord que la radio ne joue pas vraiment son rôle. Ce média ne donne pas assez d’importance à cette musique. C’est très rare que la radio marocaine consacre un volume horaire conséquent à la musique andalouse et à ses troupes. Aussi, je pense également que pour évoluer et suivre les changements constants de la société, la musique andalouse doit se moderniser. De ma part, j’essaie de donner à cette musique un style plus léger et plus rythmique. Les jeunes d’aujourd’hui doivent pouvoir eux aussi s’intéresser à cette musique séculaire, mais pour cela il faut qu’elle soit attrayante. D’où l’idée d’intégrer des sons rythmiques.
Par ailleurs, les paroles de la musique andalouse doivent être enregistrés individuellement. Certains auditeurs reprochent en effet à certains groupes d’être cacophoniques. Par moment, la musique prime et les paroles se noient dans les multiples sons.

Ahmed Aydoun : musicien et chercheur « La musique andalouse perd son âme »
Vestige vivant d’une brillante civilisation, la musique andalouse marocaine a su conserver pendant des siècles son audience et son prestige. Cette musique issue de la synthèse qui s’est opérée il y a un millénaire en Andalousie et dans l’occident musulman, doit beaucoup au génie marocain. Jusqu’à une époque récente, cette musique pouvait être considérée comme élitiste, idée qui a été confortée par le fait qu’elle était appréciée surtout par une partie de l’aristocratie des villes nordiques (Fès, Tanger, Tétouan, Rabat..) et dans une certaine mesure par des familles se réclamant des migrants andalous.
A l’époque contemporaine, les médias (radio, télévision, …) et les festivals et soirées  publiques ont gagné progressivement un autre public qui s’est enthousiasmé pour les pièces faciles et rapides au détriment du grand répértoire.
En voulant à tout prix être complaisant avec ce nouveau public, la musique andalouse perd son âme, et compromet son avenir, et poursuit l’illusion d’un succès qui sera vite entamé par des genres plus aptes à satisfaire cette propension à la facilité. La valeur d’une musique classique ne se mesure pas à son audience populaire, mais à sa capacité à entretenir un style et à convaincre notre musique andalouse ne doit pas être laissée à la merci de la demande, mais être soutenue par un effort de formation et de diffusion à l’instar de ce que font les grandes nations avec leur répertoire artistique séculaire. L’intérêt pour cette musique renaîtra de la compréhension de son esthétique et de la défense de sa valeur stylistique et non d’une certaine mutation incontrôlée et hybride.

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