« Agissements surnaturels de gens bien naturels »

Après avoir recueilli les témoignages de rescapés tutsis pour les rassembler dans un livre, « Dans le nu de la vie » (2000), l’écrivain et journaliste donne cette fois la parole à dix tueurs, qui formaient une « banale » bande de copains, cultivateurs pour la plupart. Ces Hutus parlent de façon libre et directe comme rarement un « génocidaire » ne l’a fait jusqu’alors. Pancrace, Pio, Fulgence et les autres habitaient sur les mêmes collines que la plupart des rescapés de « Dans le nu de la vie ». Jean Hatzfeld les a rencontrés dans un pénitencier près de la bourgade de Nyamata. Ils sont déjà jugés et condamnés. Neuf sur dix ont accepté de poser pour une photo de groupe, publiée à la fin du livre. Des mois de discussions pour des récits – où est restituée la saveur de leur langue – qui font froid dans le dos et qui posent plus de questions qu’ils n’apportent de réponses aux causes de ce délire sanglant. Dire par exemple que la colonisation serait l’instigateur de la propagande antitutsie serait « simpliste », estime l’auteur en parlant du « mystère du génocide ». »J’étais jeune responsable des tueries pour la cellule de Muyange, c’était, bien sûr, nouveau pour moi. Je me levais donc plus tôt que les avoisinants pour détailler les préparatifs, je sifflais l’appel », raconte Léopord. « Par chance, j’ai commencé par tuer plusieurs personnes sans les regarder en face », dit Pancrace selon qui « les yeux du tué, pour le tueur, sont sa calamité, s’il les regarde ». « Le gourdin, c’est plus cassant mais la machette est plus naturelle », précise Elie. Ces hommes sont désireux d’obtenir le pardon mais ne semblent pas bouleversés par les tueries ou rongés par le remords. Et, sur les raisons de la tragédie, « ils ne voient aucune utilité à gamberger là-dessus », écrit l’auteur. « Le génocide tutsi est à la fois un génocide de proximité et un génocide agricole. Cependant, malgré une organisation sommaire et un outillage archaïque, il est d’une efficacité inégalée. Son rendement s’est révélé très supérieur à celui du génocide juif et gitan puisqu’environ 800.000 tutsis ont été tués en douze semaines », écrit Jean Hatzfeld, déjà auteur d’ouvrages remarqués sur l’ex-Yougoslavie.

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