Alberto Ruy Sanchez : «J’ai retrouvé les souvenirs de mon enfance au Maroc»

Alberto Ruy Sanchez : «J’ai retrouvé les souvenirs de mon enfance au Maroc»

ALM : Dans quel cadre s’inscrit votre rencontre avec l’écrivain Juan Goytisolo ?
Alberto Ruy Sanchez : C’est dans le cadre d’une rencontre entre deux écritures, deux pays, qui dialoguent dans la différence, organisée le 5 juin, par l’Institut des études hispano-lusophones, en association avec l’ambassade du Mexique à Rabat. Nous œuvrons avec nos plumes de différentes manières en faveur de la diversité culturelle et du rapprochement entre les cultures.  En plus de la langue dans laquelle vous écrivez, l’espagnol, vous sembliez partager les mêmes penchants pour le Maroc. 

Il y a 30 ans, vous aviez visité le Maroc pour la première fois, en 1975. Qu’en avez-vous gardé comme souvenirs ?
Lorsqu’en effet j’étais venu au Maroc, en 1975, j’avais entre les mains le livre «Juan sans terre» (Juan sin Tierra) du grand écrivain Juan Goytisolo. C’est un roman écrit en espagnol et qui parle du Maroc et narre l’histoire de  Juan sans Terre, embarqué clandestinement dans les soutes de l’époque moderne, et qui n’est autre que l’héritier des juifs migrants de l’Espagne inquisitoriale, le descendant des esclaves cubains, l’enfant des tribus dispersées sur les territoires de l’Islam.  Le roman est entièrement écrit en espagnol, à l’exception de la dernière page, écrite en arabe. Au Maroc je me suis converti, métamorphosé. J’étais devenu quelqu’un d’autre.  Ma transformation est à la fois substantielle et spirituelle.

Vous dites que cette métamorphose s’effectue dans un double sens ?
En effet. Elle s’inscrit dans le passé mais aussi dans le futur. C’est une prise de conscience de tout cet héritage civilisationnel  que nous Mexicains, avons en commun avec les Marocains. Il y a énormément de ressemblances au niveau de la langue. Nous disons par exemple «alberca», pour signifier piscine. Il existe plus de 4000 mots d’origine arabe, utilisés beaucoup plus par les Mexicains que par les Espagnols.

Au niveau de l’art artisanal aussi.
Tout à fait. La poterie du village Talavera au Mexique présente pratiquement les mêmes traits et usent des mêmes techniques que celle de la ville de Fès. Un autre exemple, celui de Juanajuato dont l’art de la poterie rappelle celui de Safi. Les tissus berbères ont beaucoup de ressemblance avec ceux des indiens de la région Chiapas. Il faut arrêter de parler de l’Ouest, l’Est, l’Orient et l’Occident, c’est plus simple de parler Nord-Sud.

Tous vos écrits semblent imprégnés du Maroc?
Au Maroc j’ai connu l’émerveillement, lequel a pris une dimension incommensurable lorsque mes pieds ont frôlé le sol de Mogador, Essaouira. C’est la ville, fruit d’un désir intense, d’un métissage culturel, mais aussi humain. C’est au Maroc que j’ai retrouvé des souvenirs d’enfance que je croyais avoir perdus.
 
Un exemple de souvenirs ?
Des fleurs qui naissent  autour d’un oasis, réveillées par une pluie occasionnelle, un ouragon… Je me souviens de mon père qui au moment de l’ouragon nous interrogait, enfants, mon frère et moi : «Voulez-vous voler ? ». Il nous prenait par la main et nous soulevait. Je devais avoir deux ans. Je suis né au nord du Mexique, au milieu du désert. Et aux portes du Sahara marocain, j’ai eu un coup de mémoire involontaire. J’ai récupéré une partie de ma mémoire au Maroc qui m’a inspiré et continue de le faire.  Vous dites avoir été séduit par le paysage des chèvres  grimpant des arganiers. On désire en savoir plus. Je voyageais avec des amis vers le sud du Maroc, et j’ai vu de loin des arganiers tapissés de tâches noirs. Lorsqu’on s’était rapproché, je me suis rendu compte que ces tâches n’étaient autres que des chèvres. Et c’est l’émerveillement totale! 

Vous dites avoir découvert votre vocation d’écrivain au Maroc ?
Absolument. C’est ici que j’ai découvert ma passion pour l’écriture, ma véritable tâche, celle d’être écrivain. C’est ici, dans ce pays que j’ai commencé à développer une poétique de l’émerveillement.

Vous avez une capacité de narrer des histoires qui ne semblent pas naître du néant.
Je fais partie d’une famille où la narration des histoires est à l’honneur et fait partie d’une tradition millénaire. C’est merveilleux de se partager des histoires en famille et au-delà des frontières. Mon grand-père avait deux doigts de moins. Il les avait perdus en jouant aux feux d’artifice.
Pourtant il nous caressait même avec les doigts qu’il n’avait pas. Imaginez un amant qui caresse avec ce qu’il n’a pas. On peut caresser avec notre ombre…
Vos livres pétillent de désir !
Dans notre vie tout est désir. Nous désirons être, nous désirons voyager, nous avons envie de vivre avec quelqu’un, envie d’une chose… Nous vivons avec des désirs refoulés ou déclarés…

Vous avez écrit plusieurs livres sur le désir: «Les visages de l’air», «Les lèvres de l’eau», « L’amant du feu», «La peau de la terre», «Neuf fois neuf choses, que l’on dit de Mogador»…
Ce sont les fruits de l’émerveillement, du partage, du dialogue, du métissage. Quand on est amoureux, même l’air qui rentre par la fenêtre nous touche.

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