Artistes : Le cachet de la peur

Artistes : Le cachet de la peur

Abdelkbir Rgagna en a le cœur gros. « Le cachet que je perçois ne me permet pas de vivre suffisamment », proteste-t-il. Professionnel, ce comédien « plafonne » à 2000 dirhams la représentation théâtrale. D’autres comédiens, mal lotis, diront que c’est « l’idéal ». Rgagna l’admet, mais avec une pointe d’humeur dans le regard : « A l’instant où je vous parle, je reviens d’une représentation la gorge serrée, la voix enrouée et le corps battu à plate couture. Les 2000 dirhams vont-ils me servir pour m’acquitter des frais médicaux dus à mon travail, ou pour honorer mes charges de père de famille ? », s’indigne-t-il.
Reste une consolation. Pour le comédien, le cinéma rapporte mieux que le théâtre. L’artiste se souvient avec émotion du cachet qu’il a perçu pour son premier rôle dans « La Prière de l’absent», tourné en 1993. « 40.000 dirhams, en contrepartie d’un mois et demi de tournage », dit-il avec fierté. A l’époque, « cela relevait de l’exploit », martèle-t-il, sachant que les acteurs « cachétonnaient » avec une rétribution se situant aux alentours de 6.000 et 10.000 dhs le rôle ( !). Seulement voilà, les critères présidant à l’établissement du casting ne seraient pas « objectifs». « Les acteurs sont choisis en fonction du rapport qu’ils ont avec celui qui fait le casting », déplore le comédien.
Pour Rgagna, également responsable syndical (président de la section-Rabat du Syndicat national des professionnels de théâtre),  la priorité doit être accordée aux professionnels. « Il y a des acteurs qui ont fait leurs preuves en matière d’interprétation, mais ils sont trop souvent marginalisés », fait-il constater.  Sur le point de savoir ce qu’il faut entreprendre pour réparer cette « injustice », Rgagna nous dit : « Seule l’activation du statut d’artiste permettra de rendre justice aux professionnels, ce statut est de nature à déterminer qui sont les professionnels et qui ne le sont pas, et par conséquent établir une hiérarchie qui permettra de savoir dans quelle catégorie on pourrait classer tel ou tel acteur », explique-t-il.
Même son de cloche, Jilali Ferhati insiste sur le professionnalisme. Contacté par « ALM », le cinéaste nous a dit qu’il fallait en finir avec la formule « allah yarham babak » revenant comme un leïtmotiv à chaque fois qu’un producteur veut négocier un cachet avec un acteur. « Cela fait des années que l’on travaille dans l’anti-professionnalisme », concède ce réalisateur.  Mais que faut-il justement faire pour passer au stade souhaité du professionnalisme ? « Il faut d’abord que le budget alloué à un film corresponde au minimum », précise-t-il. Des cachets attribués aux acteurs ayant tourné dans son dernier film « Mémoire en détention », Ferhati ne fait pas de mystère. Pour six semaines de tournage, les cachets ont varié entre 50 et 100.000 dhs, révèle-t-il. Sur la question du cumul des tâches par une seule personne, Ferhati nous dit: « Ce n’est pas sain ». Si l’artiste admet qu’un réalisateur peut naturellement mettre en film un scénario portant sa propre signature, ce réalisateur ne doit pas porter d’autres casquettes.
C’est malheureusement ce qui arrive. Un cinéaste peut être à la fois producteur, réalisateur, scénariste et comédien dans son propre film ! A cela, peuvent s’ajouter d’autres « astuces » comme le clanisme prévalant dans l’établissement du casting. On a recours à tel comédien non parce que son profil correspond à tel rôle mais, fait gravissime, parce qu’il a une relation parentale avec le producteur-réalisateur ! Changement de décor. Cap sur les Instituts culturels étrangers. Combien paient-ils les comédiens marocains pour leurs productions ?
Une comédienne marocaine, qui a préféré ne pas citer son nom, parle de « cachets corrects ». En plus des 2000 dirhams moyennant une représentation théâtrale, ces Instituts accordent des défraiements pour l’hôtel (300 dhs la nuitée), s’acquittent des frais de transport et autres buffets organisés en l’honneur des comédiens.
Au-delà des Instituts culturels étrangers, des acteurs marocains de France (entre-autres pays d’Europe) seraient même mieux payés que leurs homologues « de souche ». Le cas de Djamel Debbouze est à cet effet très significatif. Pour son second rôle dans « Astérix et Obélix », Djamel a reçu 5 millions de francs ! Il est, de ce fait, classé comme étant le comédien le plus cher dans l’Hexagone, sachant qu’il a gagné en 2002, 2,12 millions d’euros devançant même Depardieu, qui plafonne à 2,4 millions d’euros. Cela se passe évidemment sous d’autres cieux. Pour notre pays, l’art continue hélas d’être victime d’une certaine idée selon laquelle il reste superflu.

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