Artistes marocains, entre statut et statu quo

Artistes marocains, entre statut et statu quo

Deux ans se sont écoulés depuis l’adoption du statut d’artiste par le Parlement, mais, paraît-il, il a encore de beaux jours devant de lui avant d’être mis en application. Dans les milieux artistiques, l’impatience grandit. Mais patience, le « pépin » qui retarde le passage à l’acte serait en train de se régler : un texte organique établissant les critères d’octroi de la carte professionnelle, devrait sortir des tiroirs du Secrétariat du gouvernement pour être soumis à l’approbation et de la Chambre des conseillers et de la Chambre des représentants. Entre-temps, des démarches avaient été entreprises par le ministère de tutelle en coordination avec les syndicats d’art pour choisir l’assureur qui prendrait en charge la couverture sociale des artistes.
Maintenant, question : Que va apporter le statut au métier d’art ? Que pensent les concernés du contenu de ce statut ? Une chose est sûre : les artistes interviewés ci-contre n’ont pas encore eu droit de regard sur ce statut, tant la médiatisation a fait défaut. Les réactions recueillies varient simplement entre coups de cœur et coups d’humeur. Pour certains, « Le fait de parler de statut, c’est déjà reconnaître la présence et l’existence de l’artiste au Maroc », nous dit le cinéaste Abderrahmane Tazi. L’adoption du statut met en effet un terme à une longue injustice : l’artiste marocain n’était pas juridiquement reconnu. Certes, il a toujours été sollicité mais officiellement il n’avait pas d’existence, en dehors de son rôle d’ « amuseur », d’ « ambianceur» ou d’ « animateur » des fêtes, d’ordre national ou privé.
Alors évidemment, cet artiste se trouvait mal à l’aise dans ce rôle-là. Et pour cause. D’un point de vue social, il a longtemps souffert d’un certain regard le ravalant en bas de l’échelle sociale. Il y a quelque temps, le citoyen avait grand-peine à concevoir que l’art puisse un jour devenir un métier comme les autres. Idée, il est vrai, dépréciative mais qui trouvait son explication dans la sombre réalité dans laquelle vivait l’artiste. Amal Ayouch, actrice, évoque le mot
« orphelin » ou plus encore « bâtard » de la société en pensant à cet artiste. En effet, l’art a toujours été associé à tous les synonymes de misère, de précarité, de fragilité… « Naturellement, un artiste dans cet état-là est beaucoup plus proche du monde de la mendicité», s’indigne Taïeb Saddiki.
Or, que peut apporter le statut pour en finir justement avec cet état lamentable ?
Du point de vue de l’artiste, il va désormais pouvoir se représenter auprès des organismes (publics et privés). A l’instar des autres secteurs professionnels, cet artiste va pouvoir cotiser auprès de la CNSS pour bénéficier de la couverture sociale, auprès de la Caisse interprofessionnelle des retraites, auprès des banques pour éventuellement contracter des crédits-logement et autres droits.
Du point de vue production, le statut permettra de clarifier le rapport entre producteur et artiste. « Par le passé, c’était traiter les artistes au cas par cas. Et maintenant, on a un cadre juridique par rapport auquel on peut traiter tout le monde sur un pied d’égalité », se réjouit le réalisateur-producteur Omar Chraïbi. Une déclaration à prendre avec des pincettes, selon Abdelkbir Rgagna. « Chez nous, on n’a pas proprement dit des producteurs. On ne peut parler que d’exécuteurs de production, sachant que le producteur n’investit pas son propre argent dans la réalisation de projets artistiques mais a recours aux subventions octroyées par l’Etat », précise le comédien.
Qu’en est-il maintenant de l’artiste ? Le statut définit-il l’artiste ? Selon l’article 1 du statut, « est considéré artiste toute personne naturelle exerçant une activité artistique, de manière permanente ou interrompue, en contrepartie d’un revenu artistique dans le cadre d’un contrat de travail ou un contrat d’entreprise ou dans le cadre d’exécution d’un travail artistique destiné à la vente ou à la location au profit des autres ».
Rien à dire, sinon sur ce point précis : « de manière interrompue ». Un point sur lequel les professionnels formulent des réserves, compte tenu du fait, à l’instar de toutes les autres professions, l’artiste doit vivre de son art de manière permanente. Encore faut-il trouver de l’emploi. Mais là, la statut prévoit la création des « agences de services publics ». Ces agences ont pour tâche de proposer aux artistes du travail auprès du producteur. Selon l’article 5, « est considérée agence de services artistiques, toute personne morale œuvrant à rapprocher entre les demandes et offres d’emploi, sans que l’intermédiaire soit responsable de ce qui peut découler du rapport professionnel pouvant se créer entre artiste et producteur ». Précision : les agences dites de services artistiques sont payées par le producteur et non par l’artiste, à défaut de quoi elles peuvent écoper d’amendes allant de 10.000 à 20.000 dirhams.
S’agissant de l’emploi des enfants, le statut interdit l’emploi de tout enfant n’ayant pas atteint 18 ans, en tant que comédien dans les spectacles publics sans une autorisation écrite délivrée par un inspecteur de travail et, après avoir obtenu l’accord des parents et avisé les autorités de tutelle. Une infraction à cette loi est sanctionnée par une amende qui va 300 à 500 dirhams. L’amende fixée à cette infraction est considérée comme étant insuffisante. Pire, elle encouragerait l’exploitation des enfants dans des productions pouvant exposer leur vie à des dangers. Maintenant, que faut-il penser de l’anarchie qui règne dans les milieux d’art ? Le statut est-il en mesure de barrer la route aux intrus, nombreux, qui se font passer pour des « artistes» ?
Ce qui est certain, c’est que l’octroi des cartes professionnelles promet de susciter une grande polémique autour de la question : « qui est professionnel et qui ne l’est pas ? ». Sur quels critères se basera la commission qui sera chargée de trancher ? Dans les coulisses syndicales, on se chuchote déjà certains critères : être diplômé de l’Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle (Isadac) ou autres écoles d’art à l’étranger, avoir exercé le métier pendant un certain nombre d’années (ancienneté), avec une priorité aux gens qui ont choisi de vivre de leur art. Une grande bataille en perspective…

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