Au jeu de la mort, les mêmes gagnent

Les danseurs ont eu droit à un standing ovation de près de 7 mn après la fin du spectacle. Les personnes qui avaient très honorablement rempli la salle avaient du mal à s’arracher à leurs sièges. Elles étaient sous le charme, subjuguées par la qualité du spectacle et la teneur d’un sujet dont l’actualité ne se dément pas.
Deux pianistes ont donné le ton grave du spectacle intitulé « La table verte ». La composition de la musique signée Fritz Cohen, qui respecte les systèmes tonaux, devient par moments sérielle pour annoncer un désordre imminent sur scène. Un groupe de personnes vêtues de smokings, mains gantés de blanc et portant des masques hideux se livrent à un surprenant manège autour d’une table verte. Celle-là même qu’affectionnent les flambeurs, habitués des casinos. Ils gesticulent, semblent parier sur l’avènement de quelque chose. Ils sortent des pistolets et tirent de concert dans l’air, avant de quitter la scène.
Un impressionnant personnage fait ensuite son entrée. Son corps massif a très peu à voir avec la physionomie des danseurs. Il tient à la fois du guerrier aztèque et du légionnaire romain. Il se livre à une danse pleine d’énergie avec des mouvements pesants et une expressivité qui ne laisse pas le moindre doute sur son identité. Ce personnage maquillé de couleurs qui lui donnent une mine grave et qui trépigne d’impatience dans l’attente de quelque chose, c’est la mort. Il est vite rejoint par des soldats qui dansent leur va-tout à la guerre. L’un d’eux brandit très haut un étendard blanc. Les autres marchent au pas, parfaitement alignés dans une chorégraphie impeccablement formelle. C’est la parodie de la guerre, de ceux qui partent au combat la fleur au fusil.
Derrière les soldats, le personnage de la mort exhibe les muscles de ses biceps. Il triomphe ! À droite, à gauche, le chorégraphe Kurt Joss a fait de la parade des soldats un sujet de danse. Leurs mouvements communiquent une grande émotion aux spectateurs. Émotion rehaussée par l’introduction de femmes qui essaient de les retenir. L’une d’elles s’accroche désespérément à son fils, une autre s’agrippe vainement à son amant. Elles savent que leurs hommes ne vont pas revenir. Et effectivement, ils tombent tous pour laisser debout le seul personnage qui les fauche. Ceux qui reviennent ont le geste lourd, le dos voûté et la mine décomposée. Où est l’enthousiasme d’antan ? Où sont les hommes ?
Seules les femmes restent désemparées dans un monde sans mâles. Et dans cet imaginaire très germanique, la mort s’empare d’elles, réactualisant un thème cher aux peintres allemands : l’attraction qu’exerce la chair vivante sur la mort. Le personnage massif ne sort pas seul vainqueur de ce spectacle. Ceux qui ont joué la vie des autres sur une table verte n’ont pas eu à subir les désagréments de la guerre. Ils comptent les gains et les pertes avant de faire entendre – une fois encore – le bruit des armes à feu dans la salle. « La table verte » a été créée en 1932 par le chorégraphe allemand Kurt Joos. Jugée prémonitoire de la seconde grande guerre, elle n’a pas pris une seule ride aujourd’hui. Et l’on doit en vérité un grand spectacle au Goethe Institut et aux organisateurs la 4ème édition du Festival international de danse qui ont permis au public marocain d’apprécier une pièce inscrite dans le répertoire de toutes les grandes compagnies de danse dans le monde. Elle sera jouée encore une fois le vendredi 11 octobre à 20h au théâtre Mohamed V à Rabat.

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