Ce Maroc qu’on n’oublie pas

C’était comme un souvenir enfoui qu’un profond soupir fait revivre, comme une madeleine de Proust dont on voudrait raviver le goût, comme une image obsédante qu’on cherche à déchiffrer, comme un ancien amant dont le désir revient quand la vie se calme et qu’on se dit « enfin, l’ai-je vraiment aimé ? ». Alors, pour en avoir le coeur net, pour enfin savoir si c’était seulement hasard ou nécessité, si la réalité tuera le rêve et relèguera la nostalgie au fond du tiroir aux souvenirs ou si l’aventure peut encore renaître par la seule magie de ce pays, alors je suis revenue…
Je me suis bien défendue d’avoir des comptes à régler… j’ai cru partir le nez au vent, tous les sens en éveil , bien convaincue que seuls les plaisirs devaient être de la fête.( Il n’empêche qu’ils l’ont bien été…) qu’il en sortirait ce qu’il en sortirait mais qu’enfin je saurai !!! Folie présomptueuse, je n’ai rien su du tout, mais j’ai plongé de tout mon corps dans ces paysages, avec du lointain, de l’espace, du vide, cette campagne parfois maculée par les hommes , mais toujours comme indomptée, vêtue à la va-vite, les cheveux emmêlés, mais belle d’une certaine langueur, d’espoirs et de rêves inexprimés que font les hommes qui la traversent.
J’ai goûté à toutes les odeurs porteuses de souvenir, à tous les souvenirs de saveurs retrouvées : le sucre brûlant et mentholé du thé, la corne de gazelle au parfum d’amande amère, le tajine à la sauce veloutée qui chauffe les entrailles, le méloui feuilleté dégoulinant de miel et de beurre fondu, le beghrir éponge douce et fade, le couscous, celui-là, à jamais inimitable, le sfenj accroché à son collier de doum qu’on déchiquète en se brûlant les doigts, déambulant bousculée et rêveuse dans les ruelles , le regard faisant des ricochets du tas d’olives noires et luisantes, au monticule d’oranges avec les éclats de vert de leur feuilles, les tas de sable colorés des épices douces ou sauvages déclinant en camaïeu les couleurs de terre… J’ai traversé les rues endormies de la médina un dimanche matin pour découvrir ici l’embrasure d’une porte ouverte sur des zelliges colorées, là, la toiture verte vernissée d’un dôme où une touffe de chardons a fait son nid, cherchant le soleil, la silhouette souple d’une femme se pressant vers les vapeurs du hammam, celle raidie dans sa jellaba d’un vieil homme sec, sourd aux cris des enfants qui déjà jouent au ballon dans la rue, allant tranquille vers on ne sait quel destin.
J’ai vu la ville du Sud, au soleil levant, du haut de ses terrasses complices. J’ai pénétré ses vallées lascives, dévoilant à leur approche les secrets de leurs terres veloutées par les cultures de printemps, moutonnées d’arbres fruitiers, et pourtant soumises au regard protecteur de la Haute Montagne. J’ai jalousé, dans les campagnes, ces petites maisons basses encloses dans le secret d’un mur ou d’une haie. J’ai longé la Forteresse indifférente au vent de la mer, étendue jusqu’au soleil couchant dans ses couleurs de peintres inspirés, dans ses mâtures enchevêtrées, les regards bleus et blancs de ses murs, avec les cris des mouettes relayant inlassablement dans l’air de cristal l’appel du muezzin. J’ai appris une ou deux pages de la Grande Cité, si longtemps à mon coeur méconnue, apprises sur les pas d’un homme passionné et disert.
J’ai retrouvé les pas de mon enfance brouillés par la multitude d’une jeunesse pétillante inaccessible à mes états d’âme, j’ai regardé attentive les artisans, écouté l’inénarrable babil des vendeurs, essayé de pénétrer le secret des gestes précis et sensuels des femmes à la cuisine, enfin j’ai partagé, autant que faire se peut, l’intimité brûlante des femmes au hamman à grand renfort d’éclaboussures, de buées épaisses, frottée, savonnée, étrillée, parfois endolorie et « acatée » par la chaleur moite qui pénètre au plus profond du corps, parfois revitalisée par la cascade d’un ghorraf d’eau froide dont la gifle glacée réveille tous les sens. Ainsi débarrassée de toutes les scories de mes angoisses, lavée de toutes les poussières de mes souvenirs, épuisée mais épurée jusqu’au fond du coeur, j’ai repris ma route apaisée d’avoir retrouvé cette simple philosophie que « tout est écrit ».

• Anne Litas

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