Chorégraphie endiablée

Mercredi dernier au théâtre de l’IFC. On attendait leur apparition sur scène, ils ont surpris tout le monde en faisant une entrée tonitruante par la salle. Ils ont circulé entre les spectateurs, se sont adressés directement à eux. Ils étaient quatre comédiens. Deux d’entre eux parlaient en français, les autres s’exprimaient respectivement en arabe et en espagnol. Aucune harmonie dans leur propos. Difficile de comprendre ce qu’ils disaient. Mais tout le monde a compris qu’ils cherchaient à exprimer une douleur. La conjonction de leurs différentes répliques créait une cacophonie – probablement recherchée par le metteur en scène, Rachid Daouani.
Les comédiens sont ensuite montés sur scène pour se livrer à des contorsions. Leurs convulsions indiquent d’emblée la principale constituante du théâtre de Rachid Daouani : l’expression par le corps. Sa mise en scène est fondée sur le langage du corps. Il ne faudrait pas croire pourtant qu’il n’existe pas un souci de texte dans « Les Fragments d’une genèse oubliée ».
Cette pièce a été en effet écrite par Abdellatif Laâbi. Mais la singularité du langage des comédiens et la force de leur jeu résident moins dans l’existence d’un texte littéraire que dans l’apparition concrète de ce texte qui devient, l’espace d’une heure, une réalité à travers le corps des comédiens. Corps, voix, mimique, convulsion, danse et déplacements sur la scène ne cessent à cet égard d’attester le caractère corporel de cette représentation. Les comédiens respiraient de surcroît bruyamment, comme s’il s’agissait d’expirer un poids oppressant. Cette façon de faire rappelle certains exercices théâtraux en vue de familiariser les comédiens avec les déplacements sur la scène. Mais elle ne s’y limite pas : en ceci où le langage des corps devient la matière du théâtre. « Gloire à toi saltimbanque en chair ».
Cette réplique répétée en français, en arabe et en espagnol constitue le fin mot de l’histoire pour comprendre la mise en scène de Rachid Daouani. L’homme en chair, les comédiens l’expriment en pleurant, en gémissant, en se tordant, en riant aussi.
Au reste, le jeu des comédiens est inégal. Certains d’entre eux manquaient manifestement de concentration. La bonne prestation de Bouchra Salih et Abdelmalek Akhmiss mérite toutefois d’être mentionnée. Il faut d’ailleurs rappeler que le théâtre reposant sur le happening, l’expression corporelle commence à dater en Occident. Jugée dans l’absolu, la mise en scène de Rachid Daouani n’est en rien innovante. Mais on a besoin de son audace dans le théâtre marocain pour le dépoussiérer des échanges verbaux ronronnants, de la narration, de la subordination du jeu à l’histoire. L’on oublie souvent que le théâtre est un lieu de jeu et non pas l’espace où se raconte une histoire. La mise en scène de Daouani a réservé au demeurant un moment très attendu aux spectateurs. Elle est basée sur une structure circulaire : la scène du début est la même que celle de la fin.
Les comédiens se sont promenés encore une fois au milieu de la salle, mais ils ne se sont pas contentés de s’adresser aux spectateurs. Ils les ont invités à monter sur scène. De telle sorte que les spectateurs ont peuplé la scène tandis que les comédiens se sont installés confortablement sur les sièges. Le rôle du regardé-regardant a été ainsi inversé. Ne serait-ce pour le plaisir de monter sur scène, cette pièce mérite d’être vue.

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