Mohamed Mouftakir : «Je ne crois pas aux écoles et aux formations académiques»

Mohamed Mouftakir : «Je ne crois pas aux écoles  et aux formations académiques»

ALM : D’abord qui est Mohamed Mouftakir ?
Mohamed Mouftakir :
C’est toujours difficile de se définir en dehors de ce qui est déjà défini dans sa carte CIN car on est en perpétuel devenir. Notre Moi nous échappe en permanence. On fait partie du monde et nous sommes en parfaite fusion avec lui. Il est compliqué de distinguer qui est le Moi, qui est l’Autre et ce qu’est le Monde. On est les trois à la fois et on forme un tout. Donc je peux dire que je suis Mohamed Mouftakir, un homme qui fait partie du monde. Un homme qui se regarde, qui s’écoute perpétuellement et qui se remet tout le temps en question. Je suis mon objet de contemplation, une démarche et une tentative de comprendre ce monde et cette existence dont je fais partie.

Parlez-nous de votre parcours et de votre formation…
Mon parcours c’est le vécu et ma formation c’est la vie. En dehors de ça, rien. Absolument rien. Peut-être un peu de technique que j’ai pu acquérir ça et là. Je ne crois pas aux écoles et aux formations académiques qui se contentent de vous donner des diplômes en te faisant croire que t’as tout appris. J’étais formé dans le tas et je suis un bon élève de la vie, toujours sensible à ce qui se passe autour de moi, toujours attentif. Je peux même dire que je suis un bon élève à l’école de la vie car je n’ai jamais raté une leçon qui me permettrait de la saisir, de la comprendre et de l’aimer. La formation de la vie ne se termine jamais et nous resterons toujours ses élèves soumis quel que soit notre âge ! Celui qui dira qu’il a tout appris signera sa mort.

Votre film L’orchestre des aveugles a une très bonne critique, parlez-nous de cette œuvre…
Le film est d’abord une réflexion sur une tranche de vie, la mienne. Un regard sur une partie de mon enfance que j’ai voulu partager avec l’autre. Un regard innocent porté sur une période de mon histoire, notre histoire sans jugement ni critique. Un regard qui essaie de comprendre ce qui s’était passé, comment et pourquoi. Un regard vers le passé pour essayer de comprendre le présent et envisager le futur. On ne sait pas où on va si on ne sait pas d’où on vient. C’est ma devise.  Je suis l’aîné de trois frères, J’avais côtoyé mon père avant sa mort précoce. J’avais vécu avec lui mes onze premières années. Il voulait me façonner à sa façon.
Comme tous les pères, il voulait que je sois le meilleur, le plus fort et le plus brillant. C’était son obsession et il était prêt à tout pour réussir sa mission qu’il considère comme divine. Des récompenses, des cadeaux. Parfois il lui arrivait même de m’emmener avec lui aux fêtes que son petit orchestre animait. Les musiciens hommes de cet orchestre étaient obligés parfois de passer pour des aveugles afin d’animer certaines fêtes organisées par des familles traditionnelles qui refusaient que leurs femmes se mélangeaient aux hommes. D’où le titre du film d’ailleurs. Bref mon père voulait que je réussisse coûte que coûte. Il voulait que je sois mieux que lui. Ce qui m’avait poussé à tricher pour le satisfaire.  

L’image du père est présente dans votre travail…
Pourquoi mon père voulait ça, c’est ce que j’ai essayé de comprendre en faisant ce film où j’ai constaté que mon père est représentatif de tous les pères et où moi je deviens le représentant de toute une génération qui fait le Maroc d’aujourd’hui. Les rapports père/fils m’ont  toujours intrigué. C’est un thème qui m’est très cher via lequel j’essaie de comprendre le monde. Parfois il m’arrive de penser que l’histoire de l’humanité se résume à ça. Le rapport père/fils. On ne naît pas père, on le devient. On ne reste pas éternellement fils, on devient père. N’est-il pas intéressant ce changement de rôles permanent ? Cela ne se limite pas aux hommes, ça concerne aussi les femmes. Le rapport fille/père. fille/mère et fils/mère.

Votre cinéma est toujours à la marge, pourquoi ?
Je ne sais pas s’il est à la marge ou pas et ça dépend aussi de ce qu’on veut dire par le mot marge. Tout le cinéma au Maroc est à la marge, la culture est à la marge dans notre pays.
Imaginez qu’on arrête un jour la production cinématographique au Maroc, personne ne s’en rendra compte. Peut-être dans cinq-six ans quelques-uns vont se dire nonchalamment, tiens, ça fait longtemps qu’on n’a pas entendu parler d’un film marocain puis la vie continue comme si de rien n’était. Je crois que l’un des problèmes majeurs du Maroc c’est le rapport des Marocains à leur culture. Une longue histoire de dénigrement et d’autodépréciation. Nous en vivons les conséquences actuellement. Une génération perdue et sans boussole. Un peuple sans culture ranimée et renouvelée est un peuple mort ou presque. Il se limite à manger et à se reproduire sans vision, sans projet et sans perspective. On est à la marge certes, mais on lutte pour s’en sortir, pour dire et transmettre quelque chose. Ce que vous dites à propos du cinéma est aussi valable pour le livre, pour le théâtre, pour la musique, pour l’art plastique, etc.

Vous faites référence à notre mémoire et sa pauvreté?
Notre mémoire est pauvre et elle le deviendra encore plus si on reste comme ça, si on ne réagit pas. L’art peut contribuer à l’évolution d’un pays, on aime un pays parce qu’on a lu ses écrivains, on a vu ses films et on a adhéré à son patrimoine. A ce moment on a envie d’aller le visiter et d’entrer en contact avec ses habitants pour mieux les connaître. On ne visite pas un pays parce que les vols et les hôtels sont moins chers. Au contraire, c’est parce qu’on l’a senti via l’imaginaire de ses artistes. Regardez ce qu’a fait et continue à faire le livre des Mille et une nuits  pour les Arabes ! Naguib Mahfouz et Oum Koulthoum pour l’Egypte. Fairouz pour le Liban. Mahmoud Darwich et Marcel Khalifa pour la Palestine. Mohamed Choukri et la musique andalouse pour le Maroc. Jusqu’à nos jours aucune diplomatie, aucune politique arabe n’a fait autant. Et ce n’est que quelques exemples parmi tant d’autres.

Il y a toujours dans vos films une forte connotation politique, est-ce le cinéaste engagé en vous qui prend le dessus sur le réalisateur d’abord soucieux de faire œuvre d’artiste ?
 Le cinéma pense le monde. Il l’a toujours pensé d’ailleurs. Tout est politique. Les gens ne font pas souvent la différence entre être engagé politiquement et faire partie d’un parti politique. Chaque regard qu’on porte sur soi, sur l’autre et sur le monde est un regard engagé politiquement, rien n’est innocent ni gratuit. Je peux nuancer et dire que mes films sont plutôt sérieux, le cinéma pour moi est un acte sérieux, ce n’est pas du divertissement. Mes films ne s’adressent pas aux poches des spectateurs mais plutôt à leur cœur et à leur intellect. Mes films essaient tant bien que mal de comprendre, ils essaient aussi de transmettre une esthétique, une vision et une approche. Je ne me considère pas encore comme un cinéaste confirmé, je me cherche, je tâtonne et j’expérimente. Le chemin est encore long et épineux. Mais j’avance doucement et avec précaution tout en restant attentif à ce qui se passe autour de moi.

Vous faites partie d’une nouvelle génération de réalisateurs, qu’est-ce que cette nouvelle génération a apporté au cinéma marocain, surtout que certaines figures se sont déjà essoufflées au bout de deux films?
On ne peut pas parler de nouvelle ou d’ancienne génération au cinéma marocain et on ne peut pas exclure de comparer le cinéma marocain avec le cinéma international. On fait des films en pensant aussi à de grands cinéastes internationaux, on se compare à eux et on est aussi jugé en fonction de ça. C’est pour cela que le public/le récepteur est dur avec nous. Notre filmographie ne dépasse pas 300 films. Ce n’est même pas ce que produit l’Inde en une seule année ! Le cinéma marocain est un cinéma qui se cherche. Il est en devenir, d’où sa diversité et ses lacunes. Entre ce que veut l’Etat, le principal financier de l’industrie cinématographique au Maroc, ce que veut le public dont la connaissance cinématographique est pauvre et ce que veulent les cinéastes dont les références sont majoritairement occidentales il y a de grands fossés qui nécessitent de grands débats. Dans l’art en général et dans le cinéma en particulier on ne peut pas parler de coupure ou d’ancien et  nouveau. Dans la science oui, mais pas dans l’art. On ne peut pas dire si Picasso est plus intéressant que Rembrandt ou si Coppola est plus intéressant que Renoir. L’histoire de l’art est une histoire continue car elle est celle de l’humanité depuis ses tout débuts.

Y a-t-il réellement un cinéma marocain, ou tout juste des films qui viennent du Maroc ?  Y a-t-il un public marocain ?
Le cinéma est un tout, c’est une volonté de société. Le cinéaste n’est pas le seul à faire des films. Il y a la critique, le journalisme, l’Etat qui doivent accompagner tout ça. Un public non averti tue le cinéma. Le cinéma au Maroc ne décollera jamais si les autres arts ne sont pas épanouis, je parle notamment du théâtre, de la musique, de l’art plastique, de la danse ainsi que de l’art du roman. Si le cinéaste continue à se battre seul, un jour il renoncera et finira par se perdre dans la mêlée où seul le besoin de survie règne en maître suprême. A ce moment-là il cessera d’être créateur.

Quels sont vos projets d’avenir ?
Pour moi le passé, le présent et l’avenir forment un tout. Mes projets à venir sont dictés par mes projets passés, chaque film découle du précédent et donne naissance au suivant, il est le fils de celui d’avant et le père de celui d’après. Vous voyez, je me retrouve toujours dans le même thème. Je n’arrive pas à m’en échapper. C’est ma thématique principale. L’histoire du cinéma est une histoire continue et non entrecoupée. C’est l’histoire du temps moderne, de l’homme face à la modernité et c’est pour cela qu’il suscite toujours de grands débats.

Biographie

Fils du grand violoniste Houcine Mouftakir (dit Budra), Mohamed Mouftakir est né en 1965 à Casablanca. Il fait d’abord des études à l’Université de Casablanca en littérature anglaise avant de suivre des cours de réalisation et d’écriture du scénario, notamment en France. Il travaille ensuite pendant cinq ans en tant qu’assistant de réalisateurs aussi bien nationaux qu’internationaux. Après plusieurs stages, d’abord à la SENIS en France, puis en Allemagne où il vit pendant plusieurs années et enfin en Tunisie, Mohamed Mouftakir réalise «Chant funèbre», un court métrage primé un peu partout, notamment au Fespaco 2009 (Ouagadougou). Son premier long métrage, Pégase (2009) a remporté le Grand Prix du Festival de Tanger 2010 ainsi que 4 autres prix (1er rôle féminin, Son, Image, Mention spéciale). Pour son film, l’Orchestre des aveugles, il a reçu le prix du meilleur réalisateur en 2015.

 

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