David Castillo : l´énergie de l´excès

David Castillo : l´énergie de l´excès

La poésie de David Castillo n’est ni plate, ni réconfortante. Elle n’est pas non plus politique, et encore moins marginale ou amoureuse. Il ne s’agit pas d’une création bourgeoise qui émane d’un esprit adolescent, galvanisé dans sa révolte par la lecture de quelques poèmes de Rimbaud, Baudelaire ou le Péruvien maudit César Vallejo. Esprit indomptable, David Castillo s’inscrit en faux contre la supposée logique d’une société en quête d’identité. Une société perdue dans un vain combat d’éthique, dépendante d’une esthétique plus médiatique que profonde. La sienne – son esthétique – concentre l’esprit ambigu et paradoxal, rebelle et riche en nuances du XXe siècle. Sa poésie intègre d’une manière subtile les grandes transformations de la pensée occidentale, en s’attachant à l’interaction entre les différentes références culturelles, allant de la Bible jusqu’au rock, de l’existentialisme aux inquiétudes sociales les plus dérangeantes pour la pensée unique – dont le vrai souci est la consommation. La littérature de David Castillo est indissociable de l’engagement de son auteur. Il connaît l’idéologie, parce qu’il a souffert de ses travers. Il n’ignore rien de ses manoeuvres de séduction. Il sait que l’idéologie est une mante religieuse. Armé d’un miroir, David Castillo la regarde bien en face pour lui renvoyer une image hideuse. Il a fini par se lasser de ce jeu de m’as-tu vue. Aujourd’hui, il a banni les idéologies de son monde, conscient qu’elles conduisent à l’embaumement de la pensée, et partant de la liberté. C’est de cette lucidité d’homme qui a suffisamment lu et qui a beaucoup vécu qu’il nourrit son esprit épique. S’il le pouvait, il détruirait le pseudo carcan logique qui tient le monde, convaincu que toute raison est bâtie à l’aide d’une argile où entrent des matériaux de légitimation de souffrances découlant d’une injustice. Pour lui, être aux cotés de ceux qui souffrent est plus logique qu’être avec ceux qui détiennent en otage la raison. La poésie et les romans de David Castillo se structurent et se construisent autour de Barcelone. Dans ses écrits, cette ville apparaît comme un creuset de conflits. Un tissu où se croisent des références culturelles et sociologiques composites. Une ville méditerranéenne avec une vocation universelle, mais qui a le mal du troisième millénaire. Elle est marquée par les lois de Dieu, le rationalisme, les ruines, les échecs des idéologies, le rock, le jazz, le rai, la pensée des surhommes, mais aussi celle de simples hommes méprisés, des marginaux qui se savent morts et qui cherchent vainement du plaisir dans leurs doses quotidiennes d’héroïne, de cocaïne et de crack, des filles révolutionnaires converties à la prostitution, des travestis, des folles à l’affût des fruits corrompus jetés par des pateras. Des personnages qui n’ont que faire du passé, du pourquoi, et de demain. La Barcelone de David Castillo est une ville réelle, qui fait l’effet d’une gifle cinglante, mais elle reste inconnue de la majorité des Barcelonais : quartiers déprimés, pris d’assaut par les émigrés, des espaces industriels peuplés par une mécanique anonyme et triste, des faubourgs avec des baraques improvisées à l’aide des déchets d’une société de consommation anesthésiée par la sainteté du bien-être. Il ne s’agit pas d’une Barcelone physiquement tangible, mais, par le biais de la littérature, elle est émotionnellement et culturellement réelle. La poésie de David Castillo se distingue aussi par une bonne dose d’inattendu. Elle transforme des aspects peu courants en phénomènes habituels. Ses textes sont forgés par des réalités manipulées par les documentaires et les informations véhiculées par les mass media : un monde hanté par des passions indolentes et fugaces, sans espoir, où demeurent des esprits expressément dissous, pourris, éclatés par les gardiens de l’ordre, dans des commissariats, des casernes, des banques et des bureaux où se prennent “les grandes décisions“. Il s’agit d’une poésie écrite sans morale, sans engagement grandiloquent, sans rupture apparente. Mais elle s’élève contre ceux qui représentent la partie dite “civilisée“ de la société. Les soubassements de cette civilisation ont partie liée avec la culture du Nouveau Testament dont l’écriture de David Castillo est imprégnée. Dans le recueil “Game Over“, par exemple, les apôtres Lucas et Mathieu sont les guerriers anarchistes sans dignité qui combattent le franquisme, les idéologies, le fléau militaire, les mentalités provinciales et superstitieuses. Ce poète catalan, ex-anarchiste, connaisseur des bagnes de la honte, humain jusqu’au bout des ongles, iconoclaste et moderne à la fois, est pétri dans la pâte éphémère de la poésie. Celle qui se crée et se détruit, mais ne tend jamais vers la miséricorde circonstancielle – emblème de notre ère plus esthétique que morale.
Par Larbi El Harti
* Poète

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