De la problématique identitaire

Aujourd’hui le Maroc : Certains de nos lecteurs ne vous connaissent pas très bien. Voudriez-vous avoir la gentillesse de vous présenter ?
Sakher Farzat : Je suis né en Syrie en 1943. Et d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été attiré par les choses liées à la création. C’est vers l’âge de 16 ou 17 ans que j’ai décidé de devenir peintre. J’ai fait des études académiques, et ensuite je me suis libéré du poids de la vision photographique pour entreprendre des recherches personnelles. J’ai cherché la voie qui confère son identité à ma peinture.
Pourtant, avec tout le chemin parcouru, je me considère encore comme un débutant. Je suis à la recherche de quelque chose que je ne trouve pas. Et je ne crois pas que je vais le trouver, parce que si je le trouve, je vais arrêter de peindre. L’objectif est très loin, mais peu m’importe de l’atteindre, c’est la marche vers ce but qui m’intéresse.
L’identité de votre peinture est-elle liée à votre identité en tant que peintre arabe ?
J’ai été intéressé à un moment donné par la recherche identitaire liée à notre culture. Il y avait alors une grande mode à laquelle ont sacrifié beaucoup de peintres. On disait que notre héritage plastique est lié à la calligraphie. J’ai fait partie des peintres qui ont été préoccupés par cette recherche. Mais je m’en suis vite séparé. J’ai compris que l’art ne peut être assujetti à un diktat d’une quelconque nature. J’ai compris que l’artiste ne peut être prisonnier de sa culture. Il faut aller au-delà de la problématique identitaire. Notre identité, nous l’avons dans les gènes. Et ne serait-ce que dans la manière dont nous appréhendons un tableau, de droite à gauche comme dans l’écriture arabe, notre culture fait valoir ses droits.
Est-ce que l’expression « peinture arabe » signifie quelque chose pour vous ? Est-ce que la peinture arabe a une réalité ?
Oui et non. Il y a des artistes arabes qui sont très sérieux et qui construisent leur oeuvre de façon personnelle sans forcer la référence à leur culture. En même temps, on ne peut pas dire que l’on a un vrai mouvement d’arts plastiques dans le monde arabe. Il y a une tendance globale : notre intérêt pour la lumière, notre intérêt pour la couleur. Il y a aussi le vécu qui distingue le peintre arabe d’un Occidental.
Je ne serai jamais un peintre français quand bien même je vivrais cent ans en France. Je suis une personne nourrie de la littérature de Imrou El Kaïss, de El Moutanabi, je ne peux me défaire de cet imaginaire qui doit s’imprimer sur mes oeuvres. Mais en même temps, je ne peux être défini seulement comme un peintre arabe. Il faut être fier de soi-même, mais il faut aussi chercher le lien avec les autres.
Depuis combien de temps êtes-vous en France ? Et pourquoi avoir choisi de ne pas vivre en Syrie ?
Cela fait 25 ans que je vis en France. J’ai décidé de partir, parce que je suis une personne très jalouse de sa liberté. La liberté dans le sens ample du mot. Liberté de penser, de créer, de dire et aussi de vivre. Et c’est pour cela que j’ai décidé d’aller là où je pouvais trouver plus de marges de liberté. Je ne dis pas toute la liberté, mais plus de liberté. C’est tout simplement cela !
Vous estimez qu’il est difficile pour un artiste de s’exprimer dans des régimes que l’on qualifie de totalitaires ?
Le problème n’est pas seulement celui du régime, mais également de la société. Cette société peut utiliser l’héritage socioculturel comme une arme contre des personnes qui ne s’y souscrivent pas. Le problème pour moi s’est posé de la manière suivante : je me suis senti étranger dans la société dans laquelle je suis né. Et donc, il était bien mieux de vivre en tant qu’étranger ailleurs, que d’être étranger chez soi.
Est-ce qu’on montre vos oeuvres en Syrie? Comment est-ce que l’on vous considère là-bas ?
Je ne sais pas du tout. J’expose très rarement en Syrie. Il y a peut-être les anciens qui se souviennent encore de moi, mais je doute que les jeunes connaissent mon travail. Franchement, je ne sais pas. Je ne crois pas que ce soit de la censure, mais du désintérêt.
Le désintérêt est peut-être une forme de censure…
Oui, il peut être volontaire.
Vous avez toujours été fidèle à l’acte de peindre ?
J’ai été également attiré par quelques démarches dites d’avant-garde occidentale, mais en moi demeurait vivace la fidélité aux fondamentaux de la peinture : la couleur et le trait. Je vois beaucoup de peintres attirés, dans le monde arabe, par l’installation. On n’entend plus parler que de ce mot. Les arts plastiques semblent s’y résoudre. Moi, j’insiste sur le fait que non seulement je veux faire de la peinture, mais que c’est le seul médium qui me permet de m’exprimer en tant qu’artiste. J’aime toucher la peinture. Je veux peindre tout simplement. Les autres sont libres de faire ce qu’ils veulent, mais très peu pour moi !
Que pensez-vous des arts plastiques au Maroc ?
Je ne prétends pas connaître tout de la réalité plastique dans ce pays. Il y a des recherches très poussées, il y a des artistes que j’aime bien, et parmi eux, il y en a qui sont entrés dans l’art mondial par la grande porte. Et ils le méritent. À titre d’exemple, j’aime le travail très sérieux de Mohamed Kacimi. Le peintre Fouad Bellamine a aussi une démarche qui impose le respect.
Certaines de vos oeuvres sont très érotiques. Que représente pour vous la relation de l’érotisme avec l’art ?
Comme je suis un être humain, l’érotisme est une partie intégrante de moi. Ce qui est lié au corps fait partie de moi. Il n’y a pas de créativité sans lien avec l’érotisme. Pour s’en rendre compte, il suffit de revenir aux explications du grand soufi Ibn Arabi. Il a donné comme exemple de la créativité et de l’existence, l’acte de l’amour. L’amour est ce qui rapproche les hommes du secret de la vie.

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