De la validité de l’art

C’est une expérience singulière. Six handicapés s’intéressant à la peinture ont suivi une formation dans l’atelier d’un grand peintre. Et au bout de six mois, ils montrent au public le résultat de leur travail. Les oeuvres exposées actuellement au musée des Oudayas sont robustes. Ceux qui les ont créées s’appellent Rachid Mouhtach, Hassan Lasfar, Nadia Lazrak, Majda Chelhaoui, Mariam Belmkadem et Abderrahme El Moudni. Il s’agit de trois sourds muets, un handicapé mental et deux handicapés moteurs. Ils ont été encadrés par le peintre et formateur Fouad Bellamine. C’est dans son atelier qu’ils ont développé leur art en s’initiant à des techniques qu’ils maîtrisaient très imparfaitement. Cette expérience a été renouvelée pour la deuxième année successive. Elle entre dans le cadre d’une politique de formation au Centre pédagogique régional (CPR) en partenariat avec le Ministère chargé de la condition féminine, la protection de la famille et de l’enfance et l’insertion des handicapés. L’atelier où les six personnes ont suivi leur formation est celui-là même où travaillent les futurs enseignants de l’éducation plastique. Ce détail n’est pas futile. Parce que les personnes handicapées ont peint des tableaux dans les mêmes conditions que les étudiants du CPR. Elles ont été mêlées à eux, ont été d’emblée confrontées à la pratique de la peinture, indépendamment de leur handicap. Cela a contribué à rompre leur isolement, à leur faire sentir qu’elles peuvent créer comme toute autre personne. Leurs oeuvres ne portent d’ailleurs pas la marque d’un handicap. Elles sont chargées d’énergie, réveillent le spectateur de son inertie. Leur travail prouve que l’art est affaire d’énergie, d’oeuvre et non pas de capacités physiques.
Le peintre Fouad Bellamine ne cache pas son admiration pour les oeuvres exposées et pour les hommes et les femmes qui les ont peintes. «Ils ont fait preuve d’une rigueur égale, sinon supérieure à celles des futurs profs. Je les ai sentis plus curieux, plus assoiffés d’art que les autres». Il ajoute : «Jamais un handicap n’a empêché un être humain de créer». Il est vrai que parmi ces six personnes, il en existe certaines qui méritent amplement l’appellation de peintres. Leurs tableaux dégagent de la vigueur, témoignent d’un tempérament d’artiste. Les personnes qui visiteront cette exposition seront surprises par l’usage que font ces peintres de la lumière. Là, on s’aperçoit – sans jeux de mots – que leurs tableaux n’ont absolument rien d’invalides.
Des toiles transparentes. La superposition de couleurs n’y est jamais opaque. Elle est si translucide que les couches de peintures ressemblent à de la dentelle. Ces peintres ont travaillé autour du thème de la ville au Maghreb.
Abderrahme El Moudni qui expose avec ces peintres dit que Fouad Bellamine ne les pas enfermés dans une seule technique. «Il nous a permis de prospecter un ensemble de techniques : couteaux, pinceaux, brosse, peinture à la main, mais en nous encourageant à nous exprimer librement ». El Moudni est déterminé à faire carrière dans la peinture. «Mon combat actuel consiste à montrer mes tableaux en dehors des occasions où l’on se penche sur la situation des handicapés. Je veux exposer mes oeuvres en tant que peintre.
Un point final ! Face à l’oeuvre, il n’y a ni compassion, ni pitié pour celui qui l’a créée. Soit elle est valable, soit elle ne l’est pas !» C’est donc par son oeuvre que El Moudni veut être jugé. Et ses tableaux, de même que certains de ses amis, pèsent leur poids de chair et de couleurs. Ils peuvent constituer un voisinage revigorant et un appel au travail pour certains peintres, bien trop valides, et qui peignent des tableaux auxquels fait défaut cette note accidentelle sans laquelle l’art n’est que polissage et mièvrerie.

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