De toutes les couleurs

De toutes les couleurs

Il y a quelques semaines, lors de la fête de fin d’année, au siège de la Société Générale à Casablanca, les invités ne pouvaient pas rater les œuvres de l’artiste André Elbaz. Ce n’était pas de la peinture, ni du dessin, ni rien d’habituel. Ses œuvres étaient en fait des chemises, jadis blanches, vieilles de soixante-dix à quatre-vingt-dix ans, encadrées et accrochées aux murs au milieu de dizaines de peintures. Des chemises qui appartenaient à des combattants marocains péris durant les Première et Seconde guerres mondiales en Europe, et dont on parle très peu. Je ne me souviens plus si toutes les œuvres accrochées, ou seulement quelques-unes,  portaient des médailles. L’artiste a eu l’idée de remettre métaphoriquement en circulation la symbolique des médailles pour, peut-être, rappeler que beaucoup de ceux qui ont été décorés, ne l’avaient été que post-mortem ! Il ne s’agit pas ici de parler spécifiquement de l’artiste André Elbaz, mais plutôt de l’utilité de l’art pour raviver la mémoire. Si je parle de lui, c’est parce que je trouve son idée très intéressante. Il serait long ici, de détailler toutes les étapes, les états d’âme et les rencontres décisives qu’a vécus cet artiste qui m’a aimablement confié qu’à son âge, il était plus pressé de produire que d’emmagasiner. Raison pour laquelle il parle dans certains de ses écrits de sa vie, de sa marocanité et de son appartenance à cette communauté juive marocaine qui, contrairement à d’autres dans le monde, a eu la chance d’être protégée par feu Mohammed V. De l’art au service du souvenir et de la mémoire. Pas pour se figer dans le passé, mais pour illustrer des faits importants et puis les laisser derrière. De l’art pour combattre l’oubli. Pour se rappeler de ces êtres humains qui ont donné leurs vies pour sauver la France, l’Europe et aussi leur pays du même coup. L’idée d’utiliser des images pour toucher les gens est souvent plus efficace que les autres moyens. C’est plus facile de se souvenir d’images plutôt que de jours, de dates ou d’événements. Les gens oublient plus facilement les revendications d’un artiste, ses positions, ses idées, parfois même son visage, mais ils ne peuvent pas oublier l’effet qu’une œuvre forte peut avoir sur eux. «Vous pouvez regarder une œuvre durant une semaine et ne plus jamais y penser. Vous pouvez aussi regarder une œuvre durant une seconde et y penser tout le reste de votre vie» (Joan Miro). La mémoire sait mieux que les yeux ce qu’est l’art elle est sélective et ne retient que l’essentiel. Bien sûr aucun Marocain n’ignore l’existence de ces soldats morts en Europe, mais la mémoire nécessite des rappels réguliers pour ne pas se dissoudre dans d’autres événements plus ordinaires. La mémoire reste intacte uniquement si elle est régulièrement rafraîchie. Autrement, elle perd son éclat ou disparaît. L’art s’avère donc un puissant outil pour la mémoire même si, infailliblement, l’artiste y mêle ses propres jugements et ses propres émotions.

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