Debray entre mémoire et amnésie

Aujourd’hui le Maroc : Vous avez établi, lors de votre intervention à Fès, une distinction entre un Nord amnésique et un Sud trop attaché aux traditions. Pouvez-vous développer cette idée?
Régis Debray : Je ne crois pas que le Sud et le Nord soient anthropologiquement différents. Il y a un seul Homo-Sapiens. Le Nord a longtemps cru que ses propres traditions allaient s’effacer dans une unité supérieure qui aurait pu être une Europe postindustrielle. Seulement, l’Europe découvre que le futur n’est pas garanti meilleur que le présent. C’est la première fois depuis la révolution industrielle qu’un père n’est pas sûr que son fils ou sa fille vivra mieux que lui. Quant à l’opposition schématique entre le Nord et le Sud, le Nord qui a eu une évolution de longue durée, en gros depuis le 18ème siècle, ne reçoit pas le choc technologique de la même façon que le Sud. Le Nord ne connaît pas les mutations abruptes, de type taudis + parabole.

Votre intervention supposait aussi que l’attachement à une tradition, y compris religieuse, favorise le sous-développement. Quand on regarde trop en arrière, on n’avance pas ?
On peut opposer l’idéologie à la religion, en ceci que l’idéologie place l’âge d’or dans le futur et la religion le place dans le passé. Pour un religieux, la solution c’est le retour du Messie ou le retour à la chariaâ. L’espoir d’un progrès moral s’accompagne d’une sorte de régression chronologique. Nos idéologies séculières et laïques ont projeté le paradis terrestre soit dans la société sans classe, soit dans le Reich de Milan, soit dans “liberté, égalité, fraternité”. Les Occidentaux sont plutôt futuro-centrés et le religieux, au sens traditionnel, est antéro-centré. Cela dit, ne soyons pas dupes de ces oppositions. Le pays au monde le plus traditionaliste, c’est les Etats-Unis d’Amérique. C’est un pays fidèle à ses origines fondamentalistes qui fusionnent dans une religion civile le culte de la patrie et le culte de la Bible.

La référence au religieux n’est pas donc symptomatique des pays du Sud…
Le grand paradoxe qui n’a pas été prévu par les philosophes du 20ème siècle, c’est l’étrange alliance de la modernité et de l’archaïsme. On peut dire que la postmodernité, c’est précisément cet alliance-là. High tec d’un côté, et des mythes d’origine de l’autre. En anglais, on dit «God and chips» (Dieu et les puces). Le retour de Dieu par le numérique est une réalité qui n’a pas été prévue par ceux qui pensaient que la machine à vapeur allait changer l’imaginaire humain. La Bible est toujours présente dans les imaginaires. Avec l’Apocalypse, la Bible possède une forte puissance de feu! C’est est une formidable dynamique impériale, missionnaire et volontiers agressive.

Pour passer à un autre sujet, votre nom est trop lié à vos années d’engagement politique, notamment avec Che Guevara…
Mais parce qu’il y a une inertie du passé ! Cela fait 20 ans que j’ai abandonné la politique, donc je suis étonné toujours qu’on me rappelle des événements comme ceux de l’Amérique latine qui datent des années soixante. Ou ceux de la période qui s’est terminée en 1985, et pendant laquelle j’ai été conseiller de François Mitterrand. J’ai tourné la page !

On parlait justement d’amnésie des pays du Nord. Vous souhaitez oublier cette période-là ?
Non, non ! Ce n’est pas de l’amnésie. J’ai rendu compte de toute cette période dans une trilogie intitulée «Le temps d’apprendre à vivre». Ce titre sous-entend qu’il est trop tard, que je suis déjà dans le trop tard ! Mais en tout cas, je ne fais pas du tout un refoulement du politique. Simplement, il m’a apparu à un moment donné que l’investissement en énergie dans le champ politique avait un rendement faible. Je dépensais bien trop d’énergie pour très peu de résultats !

On peut en conclure que l’exercice intellectuel n’est pas conciliable avec l’engagement politique. Qu’en pensez-vous ?
C’est vrai que la politique ne se détermine jamais en fonction d’une idée, mais d’un rapport de force ou d’une opportunité. Alors que l’intellectuel est celui qui demande à une idée d’ordonner sa vie. Aucune idée n’ordonne la vie d’un politique! Le moteur est souvent une ambition, un moment, un système de force, en somme ! Par conséquent, la politique n’est pas un bon métier pour un intellectuel.

Votre engagement n’était pas seulement intellectuel. Vous avez pris les armes pour lutter. La lutte armée serait une utopie de la part d’un penseur qui veut changer le monde ?
Écoutez ! J’ai appris à ne pas traiter ces choses-là dans l’abstrait, mais toujours dans des conditions précises de lieu et de temps. Lorsqu’un territoire est occupé par des étrangers, la lutte armée peut être à l’ordre du jour. Mais dans nos sociétés démocratiques, c’est une idiotie ou un crime !

Vous n’avez pas complètement renoncé à votre engagement politique. L’un de vos textes sur le Kosovo a suscité de nombreuses réactions…
C’est un épisode sans grand intérêt! Le hasard m’avait fait visiter la Yougoslavie et j’ai constaté qu’il y avait un grand manichéisme dans la presse française.
Il y avait d’un côté les bons kosovars et de l’autre les méchants serbes. Or il faut admettre que nous vivons dans un monde où il y a beaucoup de méchants, mais où il n’y a plus de bons.

C’est une situation qui n’incline pas beaucoup à l’optimisme ?
Non ! c’est une situation assez nouvelle et somme toute réconfortante. Elle force chacun à penser avec sa tête, par lui-même, et dans chaque circonstance à nouveau frais !

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