Décharge de Médiouna : un business juteux

Décharge de Médiouna : un business juteux

Mardi après-midi. Décharge municipale de Médiouna. Sous une fine pluie, qui renforce la grisaille de cet endroit lugubre où des tonnes de détritus s’entassent, commence la visite de ce lieu dont les effluves, senties à plusieurs kilomètres à la ronde, annoncent la couleur. Une fente creusée dans la muraille de la décharge permet d’accéder à ce haut lieu qui reçoit quotidiennement quelque 3000 tonnes de déchets solides. Le décor est chaotique. Aux odeurs pestilentielles qui se dégagent des amas d’ordures, s’ajoute un spectacle rappelant une scène de guerre. Les sentiers, ou ce qui semble tenir lieu de passages aménagés permettant aux camions de collectes, privés ou propriété de la Ville de Casablanca, de vider leurs charges, ressemblent plutôt à des tranchées de plusieurs mètres de profondeur.
La couleur dominante est incontestablement le gris, du ciel, de la terre, des amas de déchets, de la robe des quelques vaches qui broutent ici et là et surtout de la mine des quelques personnes qui s’activent à la recherche d’un trésor enfoui. En effet, déchets ménagers et autres rebus sont le fonds de commerce de centaines de personnes qui vivent de cette décharge. Ils seraient près de 500 à se diriger quotidiennement vers cette espèce d’hypermarché à ciel ouvert d’un autre genre. Les produits les plus prisés :  la ferraille, le carton et le plastique. Un kilogramme de ce dernier est vendu à 15 centimes. Le kilo de fer coûte quant à lui la somme de 50 centimes. « Le carton? Cela dépend des jours. Des fois, il n’intéresse personne. Dans le meilleur des cas, le kilogramme est vendu à moins de 10 centimes», marmonne un de ces récupérateurs-recycleurs, rencontré au détour d’un amoncellement de déchets, apparemment pas content d’être dérangé dans son activité. Mais c’est incontestablement le cuivre qui intéresse le plus ces «professionnels de la décharge». Le kilo est vendu à 13 DH. En moyenne, une journée passée à  fouiller dans les ordures pourrait rapporter entre 40 et 50 DH. Le magot ramassé doit être vendu à une seule personne, qui a pris en concession l’exploitation du « produit » de la décharge.
Un marché passé avec la Ville de Casablanca pour une contrepartie annuelle de 250.000 DH. Connu dans le milieu sous le nom de Haj Mekki, cet homme, craint, respecté, adulé, règne en maître dans cet univers crasseux. Pas un monticule dépassé sans qu’on entende son nom prononcé par l’un de ses obligés. Il peut décider d’accepter ou d’exclure à jamais n’importe quel forçat de la décharge. C’est son royaume dont il a acquis les droits d’exploitation car comme le commente un ouvrier : « Impossible de vendre à quelqu’un d’autre que Haj Mekki. La marchandise achetée à une bouchée de pain est acheminée à quelques kilomètres de là dans ses entrepôts ».

Décharge ou jungle ?
Cette source de revenu non-négligeable pour ces récupérateurs qui font la loi à la décharge de Médiouna. Impossible, à moins d’être recommandé par un ancien, de faire son entrée dans ce cercle très restreint. Les 52 ha de la décharge de Médiouna leur appartient, et ce malgré la présence sur place d’éléments des Forces Auxiliaires. C’est eux qui décident dans quelle partie les quelque 450 camions des trois sociétés privées chargées de la collecte des ordures casablancaises (Segedema, Tecmed et Sita Al Baida) doivent vider leur cargaison, en fonction de la disponibilité de l’espace mais surtout les zones d’influence de chacun d’entre eux.
Un casse-tête pour ces sociétés concessionnaires qui fréquentent la décharge 21h sur 24h. « La nuit, ce no man’s land devient très dangereux, nombre de chauffeurs de camions ont été attaqués », confie un employé de l’une d’entre elles qui officiait devant la pesée d’un camion de son entreprise. « Les petits camions ne peuvent pas accéder à cette décharge, surtout l’hiver quand la pluie rend les différents sentiers impraticables.
Des fois, nous avons droit à plusieurs centimètres de boue, ce qui cause d’énormes dégâts à nos machines», renchérit un autre. Se trouvant à l’entrée du site de Médiouna, comme à l’entrée de chaque décharge partout au monde, cette énorme balance contrôle le poids des camions à l’entrée comme à la sortie. La différence fait le tonnage des détritus vidés par le camion. De 7 à 9 tonnes par camion en moyenne. C’est en effet ainsi que ces concessionnaires facturent leurs prestations qui, de manière générale, se situent entre 200 DH et 300 DH la tonne.

Des ordures très « juteuses »
Mise à part cette petite « cohorte » d’ouvriers récupérateurs qui vivent de et dans la décharge, cette dernière s’avère être une mine d’or pour ces sociétés ainsi que pour les municipalités qui en sont les propriétaires. Ces dernières exploitent en effet ces lieux le plus longtemps possible. Prenant l’exemple de la décharge de Médiouna, la plus grande au Maroc. Ses 52 ha sont exploités par la ville depuis des décennies. Mais il y a uniquement deux années que son conseil a attribué le marché de location d’engins à la société Barte. La facturation se fait à l’heure et varie de quelque centaines à plus de 1000 DH l’heure selon la nature de l’engin.
Auparavant, ces prestations étaient assurées par la Lydec et sa branche d’assainissement solide Sita Al Baïda. En fin 2005, le conseil de la ville a passé un second appel d’offres, pour la mise en place d’une nouvelle décharge et l’aménagement de l’ancienne. Le nouveau site, d’une superficie de 90 ha, est situé en face de la précédente. Une étude d’impact a été effectuée par le conseil de la ville. Elle attend toujours d’être validée par le Conseil national des études d’impact (voir encadré).
Un appel d’offres pour lequel une pré-sélection de quatre soumissionnaires a été effectuée ; Il s’agit de Segedema (filiale de Pizzoro), l’espagnol TecMed (en charge déjà de la collecte d’ordures dans une bonne partie de Casablanca), Sita El Baïda (Lyonnaise des Eaux) et Onyx (Véolia Environnement). Si les trois premiers sont présents à Casablanca, ce dernier n’œuvre pas dans la métropole. La prochaine étape est l’élaboration par les autorités de la ville d’un cahier des charges qui définirait les droits et obligations de la société concessionnaire. Une phase qui devrait durer quelques mois alors qu’il faudrait trois ou quatre autres mois supplémentaires pour que ces dernières puissent soumettre leurs offres.
Plusieurs autres mois sont encore demandés par les autorités locales pour l’étude des différents dossiers avant la prise de la décision finale et l’attribution du marché. « C’est une procédure qui prend normalement entre trois et cinq années, que ce soit au Maroc ou à l’étranger», estime Gérald Vallay, directeur traitement de Segedema. Cette dernière vient de prendre en concession le réaménagement de la nouvelle décharge d’Oum Azza à Salé. D’une durée de 20 années, le contrat porte sur un total de 1,3 milliard DH.
L’appel d’offres a été lancé par les autorités de la capitale en mai 2004. Le cahier des charges était disponible à partir de l’été de la même année avec une date limite de dépôt des offres, fixée à février 2005. Ce n’est qu’en décembre de l’année dernière que les résultats finaux de cet appel d’offres ont été rendus publics. L’entrée en service de la nouvelle décharge devrait s’effectuer au courant de l’année 2007.
Mais il ne suffit pas uniquement de changer de site pour que le problème soit réglé . Tout le monde semble conscient de la nécessité de trouver une solution urgente à ce problème environnemental et écologique. Mais à Casablanca, ce processus dure depuis de nombreuses années. Il en était déjà question au milieu des années 90 durant lesquelles plusieurs voyages en France ont été organisés à cet effet. Et le projet n’est pas près de se concrétiser.
« Une décharge n’est pas uniquement un dépotoir de détritus. C’est tout un environnement socio-économique qui doit être respecté lors de ce processus de réaménagement ou de réhabilitation », tient à préciser le responsable de la filiale marocaine du groupe Pizzorno Environnement. Gérald Vallay cite en exemple les difficultés que sa société a rencontrées avec les récupérateurs de la décharge d’Akreuch. Il a fallu la mise en place d’un centre de triage et de récupération, destiné à les embaucher.
À Casablanca, l’éventualité d’un déménagement de la décharge leur fait peur. Cela se lit sur leurs visages. A l’entrée du site, deux hommes et une femme, attablés en cette fin d’après-midi pluvieuse autour d’un verre de thé et de quelques œufs durs, ne veulent même pas l’envisager. Pour eux, le monde, leur monde se limite à Médiouna et  à sa décharge.

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