Des marionnettes très particulières

Hanna, une vieille femme, raconte… Elle raconte des souvenirs, ce qu’elle a vu et ce que les gens lui ont surtout donné. Elle a vu des milliers de personnes s’embraquer dans un train. Des personnes à qui l’on a refusé le droit de voyager avec leurs valises et sacs de voyages. Ces personnes ont confié leurs affaires à Hanna. Elle devient ainsi la dépositaire de milliers d’objets qu’elle passe son temps à trier pour pouvoir les restituer facilement à leurs propriétaires. Ces objets finissent par envahir la maison de Hanna, l’obligent à dormir dehors. Ces personnes ne reviendront jamais de leur voyage. Rien n’est dit sur leur identité, ni sur celle de ceux qui les ont obligés à faire un voyage sans retour. Mais on comprend qu’il s’agit des déportations des Juifs par les Nazis.
C’est ainsi qu’on peut résumer très brièvement « La pluie », la pièce de théâtre de Daniel Keene à partir de laquelle Alexandre Haslé a adapté son spectacle de marionnettes. Spectacle de marionnettes ? ce qui a été montré mardi au théâtre 121 de l’I F de Casablanca ne l’était pas vraiment. Alexandre Haslé tient à préciser à cet égard qu’il s’agit plutôt d’un « spectacle AVEC des marionnettes ». La nuance est de taille. En effet, les marionnettistes ne se montrent généralement pas. Ils se cachent dans le noir tout en manipulant à l’aide de fils des figurines. Rien de tel dans le spectacle mis en scène par Alexandre Haslé. Ce dernier utilise des marionnettes dotées d’une taille humaine. Il les revêt à la manière d’un costume, et leur donne du mouvement avec son corps. Nous avons deux personnages sur scène : la marionnette et l’acteur qui l’anime. Ils jouent ensemble, et le spectateur ne peut regarder la marionnette sans être attentif à l’expression du visage de celui qui la manipule. Alexandre Haslé dit qu’ « il existe, à l’heure actuelle, huit marionnettistes dans le monde qui réalisent des spectacles similaires ». Il arrive à Haslé de jouer son texte seul. Il a infiniment moins de présence quand il joue seul sur scène que lorsqu’il donne du souffle à ses marionnettes.
En plus, Alexandre Haslé rompt la convention tacitement convenue entre acteurs et spectateurs. Acteurs et spectateurs conviennent du principe de tenir pour vrai ce qui est du ressort du jeu. Haslé ne cache pas son jeu. Il ne se dérobe pas de la scène pour endosser ses marionnettes. Tout le monde le voit passer d’une marionnette à une autre. Cette façon de faire lui vient de l’apprentissage de Ilka Schönbein, une Allemande, qui a monté beaucoup de spectacles dans la rue. Dans la rue, il n’y a pas moyen de se cacher. Il faut alors développer par moments un nouveau type de jeu : ne pas chercher à voiler le caractère ludique du spectacle, mais tout en respectant les règles de l’art.
Par ailleurs, il existe une grande plasticité dans le spectacle de Alexandre Haslé. En dehors des marionnettes qui remplissent l’oeil de ravissement, certaines séque-nces dans le travail de Haslé sont réalisées à partir de tableaux. À cet égard, la marionnette qui s’est servie d’une cuvette pour prendre un bain sommaire rappelle parfaitement des tableaux comme «Femme à la coiffeuse», «Femme s’essuyant» et surtout «Le tub» de Edgar Degas. Toutes ces oeuvres ont un dénominateur commun : la femme à sa toilette.
Le spectacle de Alexandre Haslé dispense un enchantement très particulier. Cet enchantement ne participe pas du même esprit que celui qui rappelle à certains d’entre-nous les marionnettes de leur enfance. Il s’agit d’un spectacle capable de faire oublier aux adultes, par la grâce d’un peu de pluie dans un flacon, le monde avare de féerie où ils vivent. Peu de spectateurs pourtant, dommage !

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