«Deux langues dans la poche»

«C’était en 1954. «Le Passé simple» venait de paraître en librairie. Et c’est dans un studio de télévision, lors qu’une émission en direct – «Paris Club», je crois – que la question m’a été posée pour la première fois :
• Driss Chraïbi, vous pensez en arabe et vous écrivez en français. N’y a-t-il pas là une sorte de dichotomie ?
J’ai vu venir le journaliste. J’aurais volontiers conversé avec lui un petit quart d’heure d’horloge, le temps que nous fassions plus ample connaissance, le temps aussi de dénicher la petite idée qu’il avait derrière la tête et qui devait avoir la forme d’une étiquette. Mais je n’étais pas seul sur le plateau. C’est pourquoi je lui ai demandé poliment :
• Dicho… quoi ? C’est un vocable qui n’entre pas dans la ligne de mes références. Il m’a expliqué que l’on entendait par «dichotomie», les deux pôles d’un aimant qui se repoussent en quelque sorte. Je me suis exclamé :
• Ah bon ! Mais, monsieur, le plus grand bonheur d’un homme est d’avoir deux langues dans la bouche, surtout si la deuxième est celle d’une femme. Vous ne trouvez pas ?
Comme il ne trouvait pas, j’ai pris mon plus bel accent de travailleur immigré pour désénerver ce cas de figure :
• Si, msiou ! Ji pense en arabe, mais ji trové machine à écrire qui écrit en francès tote seule. L’émission a été coupée net, j’ignore pourquoi. Je me suis levé et je suis sorti, méditatif. Dans la cabine de la régie, Catherine riait avec les techniciens. »

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