Du bruit pour rien

Du bruit pour rien

Qui cherche-t-on à tromper ici ? Voici une manifestation dont on claironne les mérites dans un catalogue de 360 pages. Un beau catalogue, un vrai, présentant des qualités d’impression qui n’ont rien à envier à ce qui se fait de meilleur dans le monde. Dans les pages de ce volume tiennent des bio-express d’artistes marocains et espagnols, ainsi que les reproductions de leurs oeuvres. « Affinités » est le titre de cette manifestation, censée cristalliser des correspondances entre les plasticiens des deux rives. « Les artistes participants ont bel et bien des points en commun et c’est tout le constat de la mission que nous nous étions fixée », écrit Diego Moya, à la fois exposant et commissaire de la manifestation. Au premier coup d’oeil, il apparaît que ces « affinités » sortent plus de l’esprit du concepteur de l’événement qu’elles ne recouvrent une quelconque réalité. « Affinités » est l’une de ces clefs, autant passe-partout que trompe-l’oeil, pouvant de surcroît ouvrir des portes de secours à n’importe quel événement artistique. Car quelles affinités existe-t-il réellement entre Mostapha Boujemaoui et José Duarte ? Le premier est conceptualiste, n’utilisant presque plus la peinture. Le second est peintre jusqu’à la moelle des os. Il a la hantise des souliers féminins qu’il reproduit de façon hyper réaliste. À l’exception de José Duarte et un autre artiste appelé Fernando Verdugo, les cinq autres exposants espagnols, (Ximo Amigo, José Freixanes, Diego Moya, Teresa Muniz, Ricardo B. Sanchez) ne participent pas à donner une haute idée des arts plastiques en Espagne. Leurs oeuvres sont dans l’ordre de leur citation juxtaposées à celles de Mostapha Boujemaoui, Farid Belkahia, Omar Khalil, Hicham Benohoud, Abderrahim Yamou, Nadjia Mehadji et Ali Chraïbi. Les Espagnols sont très peu connus dans leur pays, et leur représentativité dans des lieux d’art est extrêmement mince. À un moment où l’Espagne fermente en matière d’art contemporain, et où les plasticiens de ce pays qui utilisent la photo par exemple sont célébrés dans le monde entier, Diego Moya nous amène des artistes assez classiques dans leur faire et quasi-inconnus dans leur pays. Ceci est d’autant plus grave que la manifestation est itinérante. En plus du Maroc où elle va circuler, pendant presque un an, dans les villes de Rabat, Casablanca, Marrakech et Tanger, elle est appelée à faire le tour de certaines villes en Espagne. Quel public fera le déplacement pour la voir en Espagne ? Un public d’amateurs ? Jamais ! Parce que les participants espagnols sont d’emblée étiquetés comme des artistes évoluant en dehors des circuits de l’art contemporain. Il ne faut pas par conséquent espérer que la presse spécialisée parle de cet événement, ni qu’elle ait la curiosité de voir les artistes marocains qui exposent à côté des Espagnols. Ces derniers leur portent d’emblée un préjudice, en raison justement des « affinités » qui laissent croire que la démarche des uns et des autres est uniforme. Il ne s’agit pas de dire que les participants marocains sont meilleurs que les Espagnols, mais d’affirmer que les exposants espagnols ne tirent pas vers le haut les Marocains. En plus, on ne peut même pas créditer Diego Moya d’avoir pris des risques en montrant des artistes en devenir. À l’exception de Ximo Amigo, tous les participants espagnols sont âgés de plus de cinquante ans. Ils ont leur avenir derrière eux. Même certaines personnes travaillant à l’ambassade d’Espagne cachent mal leur embarras face à l’inadéquation entre la petite renommée des exposants espagnols et la démesure de la manifestation. Sous le couvert de l’anonymat, l’un d’eux nous a avoué que l’argent investi dans cette exposition aurait pu servir à une manifestation artistique d’une grande qualité. Cet argent vient en grande partie de la Fondation des Trois Cultures de la Méditerranée et du gouvernement autonome d’Andalousie. Les fins que ces deux instances assignent à l’événement sont au demeurant très louables. Elles visent à rapprocher les artistes des deux rives de la Méditerranée et à initier un dialogue par le biais de la culture. Mais quand l’art manque à une exposition de cette taille, elle s’apparente à une mystification et insulte le goût du public. Cette manifestation aura eu, au bout du compte, un seul mérite : doter certains artistes d’un beau catalogue.

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