Ecrits et écueils de la rue

Ecrits et écueils de la rue

Le Maroc est devenu urbain. La rue s’en ressent. Des écrits partout. Des réclames, des logos, des signes… une architecture de suggestion, d’invite, propre à la société de consommation. L’oeil tombe sur les panneaux d’affichage comme le pied sur le pavé, comme l’auteur des «Fleurs du Mal» qui disait buter sur les mots et les vers, dans un siècle où pourtant la publicité n’était pas ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Bref, à Casablanca, Rabat, Marrakech, ‘ l’empire des signes», invention de Barthes, est visible, parfois ostensible, bousculant les sens, reculant ou écorchant les plate-bandes des moeurs. Qu’importe le message, la langue, en arabe, en français, ce sont des signes, accessibles à tous.
Dans le numéro 14 de “Lettre de la Coopération française au Maroc”, Michel Jamin plante le décors et pose en termes de diversités et de différences, toutes «ces écritures» qui nous emmènent souvent loin des écritures formatées de nos traitements de textes et contribuent à faire de la rue, «un fleuve d’aventures». Pourtant, l’affichage est tout sauf un fleuve tranquille.
Expression de la rue, il est condamné peut-être à être ce que certains veulent qu’il soit : un langage de clochard, une expression d’anarchie qui foule au pied la locution proverbiale bien française, «Bon vin n’a point besoin d’enseigne», tombée aux premiers rugissements de la machine du marketing moderne. La rue n’est plus seulement un univers de signes, c’est un espace de ventes, c’est un lieu de communication, où s’expriment toutes les sensibilités de la cité.
L’éthique s’y invite avec les règles de bienséance : «défense de fumer », remplacé aujourd’hui par un signe accessible à tous les langages.
Plus de phrases qui nécessiteraient un traducteur pour le visiteur étranger, mais un langage commun, qui refait à l’envers l’extraordinaire histoire de l’écriture. De sa forme la plus moderne, elle revient étrangement aux hiéroglyphes et aux scribes de la Basse et Haute Egypte. Aujourd’hui, les milles et une significations d’une icône peuvent remplir un livre, alors que péniblement des mots moins modernes et moins universels comme la «Wilaya» tentent de faire leurs entrées dans leur codification.
Pour Michel Jamin, lorsque les messages se chargent d’une forme symbolique, la forme du signe nous donne alors une idée du sens. Et d’évoquer la désormais très contreversée «Main de Fatma» dont l’origine, la symbolique, a fait objet, en France, d’une foire d’empoigne au sein de la très sérieuse commission Stazi.
Au Maroc, cette main de Fatma a des origines qui se perdent dans le no mans land séparant la religion de la tradition. Comme médaillon, c’est un porte bonheur. Comme accroche dans une rue marocaine, c’est la formule consacrée «Ne touche pas à mon pays». Auparavant en France, Harlem Désir et les chiens en ont fait« Ne touche pas à mon pote».
Michel Jamin remonte le cours de l’histoire pour comprendre la vraie signification de ce signe marocain qui remonterait à la période phénicienne. La main de Fatma était alors la représentation de la main de la princesse, protectrice de la famille. L’Islam, ajoute-t-il, a donné une valeur symbolique nouvelle, «les cinq doigts représentant les cinq piliers de la religion ». Pour les chrétiens, il s’agit d’un signe de paix : «La paix soit avec vous».
Bref, inutile de s’attarder sur les origines réelles ou supposées de cette main dès lors qu’il s’agit d’un signe, à valeur non plus symbolique comme au début de l’histoire, mais pleine de suggestions, de significations. Les affiches sont payantes de nos jours et, de ce fait, font l’objet de batailles incessantes entre opérateurs économiques. Le développement urbain rapide a surpris le législateur qui a du mal à suivre, laissant le passant, le piéton, face à une jungle où les produits commerciaux s’entredévorent.
Bref, la rue devient un livre. On y apprend tout ce qui s’y passe, les moeurs du pays, les coutumes, les lois, les nouveautés, les interdictions. Michel Janin suggère, en conclusion, d’apprendre à lire la ville. Les anciens éducateurs et précepteurs, convaincus que la rue n’enseigne rien, devront peut-être se raviser.

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