Edward Saïd est mort

Edward Saïd est mort

On le savait très malade. Sa mine pâle et amaigrie ne laissait pas de doute sur la nature de la maladie dont il souffrait depuis 1990. Atteint d’une leucémie chronique lymphoïde qui l’obligeait à subir des traitements réguliers, Edward Saïd n’en a pas moins continué à s’exprimer et à défendre la cause de sa vie. Lors du concert, dirigé il y a moins d’un mois par son ami l’Israélien Daniel Barenboïm à Rabat, il n’a pas pu se déplacer au Maroc. Il avait été représenté par sa femme, Meryem Saïd, qui n’a pas éludé l’état de santé de son mari. L’annonce de la mort d’Edward Saïd attriste tous ceux qui connaissaient son oeuvre et son engagement, parce qu’elle prive le monde arabe d’un intellectuel parmi les plus engagés et les mieux écoutés en Occident. Né en 1935 à Jérusalem, exilé adolescent en Égypte puis aux États-Unis, Edward Saïd était professeur à la Columbia University de New York. Il est devenu brutalement célèbre grâce à «L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident», publié en 1978. Dans ce livre, un classique aux rééditions innombrables, Edward Saïd a analysé le système de représentation dans lequel l’Occident a enfermé l’Orient. L’Orientalisme est une pure création des Occidentaux pour réaliser les phantasmes qu’ils se refusent dans leur espace. Avec une analyse et des arguments, empruntés justement au discours occidental, il a montré que l’orientalisme est fortement lié aux préjugés populaires anti-arabes et anti-islamiques. Le programme de ce livre demeure d’une actualité brûlante : «L’Orient n’est pas seulement le voisin immédiat de l’Europe, il est aussi la région où l’Europe a créé les plus vastes, les plus riches et les plus anciennes de ses colonies, la source de ses civilisations et de ses langues, il est son rival culturel et lui fournit l’une des images de l’Autre qui s’impriment le plus profondément en elle. De plus, l’Orient a permis de définir l’Europe (ou l’Occident) par contraste : son idée, son image, sa personnalité, son expérience. La culture européenne s’est renforcée et a précisé son identité en se démarquant d’un Orient qu’elle prenait comme une forme d’elle-même inférieure et refoulée. » La véhémence du ton de l’intellectuel était à l’unisson avec son engagement. Tout particulièrement dans le conflit qui oppose les Palestiniens aux Israéliens. C’est également l’Orientalisme, affirme-t-il, qui gouverne la politique d’Israël à l’égard des Arabes aujourd’hui : «Il y a de bons Arabes (ceux qui font ce qu’on leur dit) et de mauvais Arabes (qui ne le font pas, et sont donc des terroristes)». L’homme était un visionnaire sur la question. Aujourd’hui qu’Israël veut liquider Yasser Arafet, c’est-à-dire l’homme qui a signé les accords d’Oslo, enterrant de la même occasion la base de la paix entre les Israéliens et Palestiniens, la position d’Edward Saïd hostile à ces accords trouve son explication naturelle. Il avait écrit alors «Il faut se rappeler qu’Oslo ne partait pas de zéro : il arrivait après vingt-six ans d’occupation militaire par les Israéliens, précédés de dix-neuf ans de spoliation, d’exil et d’oppression subis par les Palestiniens». La question des exilés palestiniens -au sujet de laquelle les Israéliens ne veulent faire aucune concession- préoccupait au plus haut point Edward Saïd. Profondément marqué par l’exil qu’il a vécu à l’âge de douze ans, il est l’un de ces huit cent mille Palestiniens expulsés en 1948 et qui ne bénéficient pas du «droit au retour» accordé à tous les juifs. Son intransigeance sur le sujet n’en faisait pas pour autant un ami des instances dirigeantes en Palestine. Il a demandé ouvertement depuis 1994 la démission d’Arafat qu’il qualifiait de «Pétain des Israéliens». L’autorité palestinienne a au demeurant interdit ses livres, hostiles à Yasser Arafat. Edward Saïd se battait pour la création d’un Etat palestinien souverain, tout en appelant de tous ses voeux à une paix solide entre les deux peuples. Il a créé avec le chef d’orchestre israélo-argentin Daniel Barenboïm le «West Eastern Divan», un orchestre rassemblant des musiciens de tout le Proche-Orient. Edward Saïd était marié depuis 1970 et père de deux enfants. Sa mort laisse orphelines des milliers de personnes dans le monde qui puisaient leur vigueur intellectuelle dans son courage et la rigueur de sa pensée.

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