En compagnie de Cervantès

En compagnie de Cervantès

Tout a commencé lorsqu’un ami espagnol, sans doute profondément touché par l’admiration que j’éprouve pour Cervantès, a voulu exaucer mon voeu. Il est revenu à Rabat en compagnie de l’auteur de Don Quichotte qui avait abandonné ses vêtements d’époque pour revêtir un jean et un blouson en cuir. Je balbutiais à peine quelques mots de remerciements à l’adresse de mon ami, quand ce dernier a disparu pour me laisser en tête-à-tête avec Cervantès. Cet illustre écrivain m’a pris par la main et m’a entraîné vers Souika. Hors de question de rester assis devant une table, avant que l’heure du f’tour ne sonne. Il voulait regarder les gens dans la rue. Cervantès a été très surpris par les différentes manières dont les Marocains se coiffent et s’habillent. Il y en a qui portent des vêtements, selon la mode de l’Espagne d’aujourd’hui. D’autres préfèrent le costume traditionnel. Cervantès m’a confié que le Maroc lui rappelait à certains égards l’Espagne qu’il a décrite dans Don Quichotte. Il existe une partie de traditionalistes, dont les yeux ne regardent que vers le passé, et une autre qui marche avec des pas déterminés vers la modernité. Don Quichotte était prisonnier de l’enfer moral des romans de chevalerie. Il se réclamait d’une tradition devenue anachronique. Ce qui lui a valu une inadaptation totale dans sa société. Les idéaux anciens qu’il défendait n’opèrent pas hors de leur temps. Cervantès m’a expliqué ensuite qu’il n’était pas opposé à l’ancrage d’une société dans l’Histoire. Bien au contraire, cet enracinement constitue une source d’énergie dont a besoin toute nation pour avancer avec des pas sûrs. La référence à l’Histoire qu’il a réclamée pour son pays se trouve dans la culture gréco-latine, et non pas dans les livres de chevalerie. Pour la nôtre, il n’a pas voulu m’en apprendre plus, nous laissant le soin de la découvrir nous-mêmes. Cervantès s’est ensuite extasié devant les étalages de pâtisserie marocaine. Il a été très agréablement surpris par la convivialité de notre société qui n’est pas sans parenté avec celle dont il a gardé le souvenir. Une fois rentré, je l’ai interrogé sur les cinq années qu’il a passées au bagne d’Alger. Cervantès n’en garde aucune amertume. Il m’a expliqué que le projet de devenir écrivain a commencé à mûrir à l’ombre des geôliers. C’est dans des espaces étroits que sa connaissance des hommes s’est développée. J’ai osé lui poser une question, peut-être indécente, mais qui relève des douze travaux d’Hercule à mes yeux. Comment est-ce qu’il a fait pour tenir cinq ans loin des femmes ? Cervantès m’a répondu : « dans un espace aussi sensuel que le Maghreb, l’érotisme est partout ». Après Alger, cet écrivain a été incarcéré deux années en Espagne. Quand j’ai osé une analogie dont sont friands les universitaires, il l’a balayée d’une seule main. J’ai eu en effet le malheur de lui demander est-ce que son imagination est si fertile, parce qu’il a vécu longtemps en reclus. « Mon imagination s’est développée au voisinage des hommes, et c’est une erreur de ne pas me tenir pour ce que je suis : un homme d’action ! » Quand on a servi le f’tour, mon illustre invité, qui avait perdu la main droite dans une bataille, a mangé avec une grande élégance de la seule main qui lui reste. Je lui ai alors expliqué que dans notre tradition, il n’était pas bien de manger avec la main gauche. Cervantès m’a encore une fois épinglé: « la modernité est toujours de gauche ».

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