Enquête : A quoi servent les Moqadems ?

Enquête : A quoi servent les Moqadems ?

Ils sont des milliers à s’occuper de nous. Ils sont parmi nous, ils sont partout, en ville comme à la campagne, L’armée des Mqadmine en d’autres termes les délégués de quartier, fait partie de notre quotidien, pour le meilleur et pour le pire. Il y a même des femmes dans leurs rangs, même si celles-ci relèvent en fait du passé. Mais qu’il s’agisse de leur rendre hommage ou de les dénigrer, difficile d’évoquer sereinement le personnage et la fonction du moqaddem dans notre société.
Avec les fonctionnaires du ministère de l’Intérieur pour commencer. Il faut ici se contenter de déclarations anonymes : personne ne souhaite se prononcer officiellement, signe que le sujet est pour le moins délicat. «Les Moqadems, les pauvres !», ce responsable de la communication d’une préfecture casablancaise annonce immédiatement la couleur. Il a l’air de compatir sincèrement au sort de ces fonctionnaires qui n’en sont pas vraiment. La preuve, son collègue à la Direction des ressources humaines se déclare incompétent à traiter du sujet : «Ces gens-là relèvent de la DAG, je ne peux rien en dire à mon niveau…» Et de botter en direction du chef de la Direction des affaires générales de la préfecture, qui déclare avoir besoin du feu vert du ministère pour en parler.
C’est alors que le standard du ministère vous aiguille vers un fonctionnaire qui finit par vous conseiller de vous adresser à la wilaya de Rabat, où au nom de la DAG, on vous suggère de vous adresser plutôt au ministère : une enquête sur les Moqadems  destinée à leur rendre hommage malgré leur réputation décriée ? Quelle drôle d’idée ! Sans raison apparente, l’intérêt paraît suspect… On comprend que tout le monde préfère attendre le feu vert du ministère pour aborder le sujet.
C’est que malheureusement pour eux, les Moqadems font le sale boulot d’une organisation administrative basée sur un encadrement étroit de la population par ce corps d’auxiliaires très spéciaux. D’autant qu’il le font dans des conditions pas franchement motivantes, à moins de se payer sur la bête.
«Ils ne perçoivent même pas le Smig» souligne notre premier interlocuteur, comme pour expliquer que la réputation de vénalité qui colle à la peau des délégués de quartier est une espèce de fatalité. Mais comme pour compenser, il situe la fonction du Moqadem dans la logique traditionnelle de délégation telle que pratiquée dans les confréries par exemple. Le modèle ainsi suggéré fait du Moqadem le porte-parole, voire l’administrateur de sa communauté, qu’il s’agisse d’une rue ou d’un quartier. Il lui manque toutefois la légitimité du lien de représentation entre le délégué et sa communauté.
Ce que l’on reproche en effet au Moqadem, en plus de monnayer ses prestations, c’est d’être désigné par une administration plus soucieuse de remontée d’information, autrement dit de surveillance, que de servir efficacement la population. Le délégué de quartier est généralement perçu comme un informateur patenté dont il vaut toujours mieux se méfier, comme un intrus dans ces mêmes cercles qu’il est pourtant censé représenter. D’autant que les Moqadems n’ont de comptes à rendre qu’au Caïd, c’est bien connu : «Je n’ai pas intérêt à parler à un journaliste sans l’accord du Caïd», déclare Hamid, Moqadem blanchi sous le harnais, terrorisé soudain à l’idée de trahir son corps.
Faute de témoignages, une anecdote traduit bien l’état d’esprit qui caractérise ces auxiliaires d’autorité. Elle est évidemment de celles qu’un Moqadem ne racontera jamais, par crainte de jeter le discrédit sur la confrérie et s’attirer, sait-on jamais, les foudres de sa hiérarchie Elle met en scène un médecin marocain de renommée internationale désireux d’obtenir un certificat de résidence. Et qui, au comble de l’indignation, finit par déclarer à son Moqadem, véritable caricature du genre : «Moi qui suis connu dans le monde entier, j’ai besoin de toi que personne ne connaît pour attester de mon existence ? Tu trouves ça normal?» Et l’autre de répondre : «Non, tu as raison mais c’est comme ça, tu dois l’accepter».
Ils sont pourtant de plus nombreux, les citoyens marocains qui en ont assez de l’emprise des Moqadems sur leurs vies. Et qui vivent cette sujétion comme une humiliation.
Majid Dkhissy, professeur de sociologie à l’Université Hassan II de Casablanca, fait d’ailleurs de cette relation de sujétion et de l’humiliation qui y est attachée, l’élément-clé d’une structure aliénante d’encadrement administratif : «Les Moqadems ne sont pas seulement cette sous-catégorie d’agents d’autorité dont le pouvoir a fait ses yeux et ses oreilles et dont il justifie les dérives par la précarité de leur statut. Les Moqadems nous intéressent ici par leur dimension symbolique : ils constituent le rouage élémentaire de notre système de gouvernement, basé sur une soumission institutionnalisée. Concrètement, en soumettant les citoyens, quel que soit leur niveau d’accession sociale, à la tutelle d’un Moqadem, on met en place une gestion par l’humiliation associée à la gestion, par le peuple lui-même, de cette humiliation. Comment faire admettre à un citoyen que sa carte d’identité nationale a moins de valeur au fond que le témoignage d’un homme dont la moralité est souvent largement sujette à caution?».
Tout en opposant à ce modèle, éminemment pervers selon lui, celui d’une gestion administrative abstraite qui abolirait le recours à des intermédiaires personnalisés, le professeur Dkhissy reconnaît toute la complexité de la problématique : «Comment lever la chape de plomb du contrôle systématique des citoyens sans risquer d’engendrer le chaos ?»
Il est donc temps, selon lui, «d’engager une réflexion de fond sur le sujet». Avec cette mise en garde toutefois : «Contester la logique d’encadrement par les Moqadems dans la mesure où cela revient à mettre en cause certaines traditions, doit se limiter à la sphère de la gestion administrative. Cela ne signifie évidemment pas la remise en cause du lien d’allégeance au pouvoir, même si le Moqadem est de fait le premier niveau d’articulation de ce même pouvoir au sein du corps social».
Ce n’est qu’une fois poussés dans leurs derniers retranchements que les responsables du ministère de l’Intérieur acceptent de mettre à jour leurs positions sur la question. Tout d’abord en prenant acte des attentats du 16 mai 2003, qui ont révélé les limites du système.
Le quadrillage du territoire et de la population par les Moqadems n’a pas permis d’intercepter les auteurs des attentats islamistes de Casablanca. Reléguant ainsi les Moqadems au rang d’auxiliaires inefficaces de l’ancien concept d’autorité. Et rendant urgente la formulation d’un nouveau statut pour ces sous-agents d’autorité, dont la mission de proximité attend d’être redéfinie.
On apprend d’ailleurs qu’une formation destinée aux auxiliaires d’autorité est en projet au niveau de la wilaya de Casablanca mais pas moyen d’en savoir plus sans le sacro-saint feu vert du ministère.
L’administrateur qui fait cette révélation en profite pour souligner que les Moqadems ne sont plus les profils sociaux d’autrefois : l’administration territoriale recrute désormais des jeunes que le niveau d’études et de formation rend plus aptes à exercer d’éventuelles nouvelles fonctions inspirées du nouveau concept d’autorité. Proximité, collaboration, dévouement. Ce sont là, d’après le chef de cabinet d’un gouverneur casablancais, les qualités d’un bon Moqadem. Proximité des gens, collaboration avec les différents corps d’autorité et surtout dévouement au service de l’Etat.
Ce à quoi les tenants d’un nouvel ordre administratif répondent que la fonction d’intermédiaire social traditionnellement exercée par le Moqadem, minorée au profit de la fonction de surveillance, est largement concurrencée par le tissu associatif. En d’autres termes, puisque les Moqadems ne servent même pas à faire remonter l’information concernant les attentes quotidiennes des citoyens, autant reconsidérer leurs attributions. Quitte à remettre en question leur statut, décidément très controversé, de ciment de société.

Articles similaires

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *