Enquête : Internet : Bienvenue à Blog-City

Enquête : Internet : Bienvenue à Blog-City

Tapez «Investir à Casablanca» sur Google. Vous obtiendrez, en troisième position après le site du Centre régional d’investissement de Casablanca (dernière mise à jour en mai dernier) et le site First Maroc, portail dédié aux affaires et au tourisme, la référence d’un certain Laurent Bervas, agent immobilier casablancais dont le blog traite également, à sa façon, des projets d’investissement à Casablanca et des mille et une manières de ne pas s’y faire arnaquer.
Tous les spécialistes vous le diront: dans la galaxie Internet, les blogueurs sont partout. Au Maroc, on en compte 10 000. Pour en rencontrer un, dans le cas où il n’y en aurait pas dans votre entourage familial ou professionnel, rien de plus facile : tapez n’importe quel sujet sur un moteur de recherche et dans la liste de références que vous obtiendrez, il y a de très fortes chances pour qu’y figure celle d’un blogueur, c’est-à-dire l’animateur d’un «blog », abréviation de web log que l’on peut traduire par journal personnel sur internet.
Autre exemple : vous cherchez à savoir qui était Qassem Amine, ce poète dont une rue de Casablanca porte le nom ? Google vous renverra notamment à une certaine «Jihaneducaire», une jeune blogueuse marocaine qui n’est plus au Caire depuis, mais qui a évoqué dans son blog le poète en question. Et là encore, bienvenue dans la blogsphère ! Vous n’en saurez peut-être pas beaucoup plus sur Qassem Amine, figure marquante du renouveau de la pensée politique arabe, mais vous serez captivés, charmés, conquis par la façon dont Jihane raconte Le Caire, la ville et ses habitants, son stade de football à l’occasion de la Coupe d’Afrique, les dérives sur le Nil et l’oasis de Siwa dans le désert Lybique mais aussi Tunis, Tanger et enfin Casablanca, où elle réside actuellement. Entre journal intime, chronique sur le vif et littérature de voyage, le blog de Jihane, cette «Marocaine qui trace sa vie» est sans doute une référence majeure du genre.
La blogsphère est un monde dont vous pouvez facilement devenir le centre pour peu que votre blog soit connu et abondamment fréquenté. L’occasion pour vous d’assouvir enfin votre désir d’être entendu, reconnu, voire plus, à vous de savoir ce que vous recherchez. Mais poursuivons notre découverte, côté technique pour commencer. Un blog fonctionne selon le principe suivant : chaque texte ou «poste» publié s’accompagne d’une zone réservée aux commentaires des visiteurs. L’occasion de faire connaissance avec d’autres blogueurs, dans la mesure où ces derniers se visitent entre eux, finissant le plus souvent par nouer des liens de camaraderie, d’amitié voire plus si affinités. Bien entendu, les simples visiteurs sont également les bienvenus et l’on n’est même pas obligé de s’identifier, ce qui donne parfois lieu à de lamentables interventions ; mais enfin, c’est le principe même du blog qui veut ça… Par le biais des « liens », les blogs renvoient surtout aux sites d’autres blogueurs. C’est ainsi que sur le site de Jihane, on découvre une vingtaine de connections qui offrent l’embarras du choix et on le devine, le départ d’une aventure infinie.
Manal pour commencer. Cette étudiante en médecine, interne dans un hôpital de la région de Kénitra, nous livre la chronique de la médecine publique au Maroc. A sa suite, on découvre les coulisses des hôpitaux populaires et les questions douloureuses qu’elle se pose : « A quoi bon avoir autant de connaissances pharmacologiques pour ne prescrire finalement qu’un seul et même médicament parce que c’est le seul que les malades d’un quartier défavorisé peuvent se permettre? A combien de malades peut-on donner de l’argent pour qu’ils achètent leur traitement ou pour qu’ils fassent une radio urgente ?» Manal dont le cœur se déchire de voir qu’une hypertendue a arrêté son traitement pour donner de quoi manger à ses enfants et que «ça tue de rédiger une ordonnance à un SDF sachant pertinemment qu’il va la jeter au coin de la rue »… Alors, elle crie toutes ces peines dans ses textes avec la conviction d’être entendue, ça sert à ça un blog.
Puis il y a Chighaf, la jeune architecte qui partage sa vie entre Rabat et Tanger. Son blog, du genre de ceux qui marquent au premier regard, s’intitule «Mémoires d’une jeune femme dérangée», un clin d’œil aux lecteurs de Simone de Beauvoir et un manifeste d’une certaine idée de la féminité. On ne résiste d’ailleurs pas à la façon dont Chighaf dénonce l’abrutissement des femmes (des hommes aussi) par la publicité proctérienne pendant que femmes et enfants sont massacrés au Liban. Et l’on s’arrange comme on peut, surtout si l’on est un homme, du récit que Chighaf nous fait de la drague au quotidien. Et l’on comprend finalement les 12 000 visites que son blog totalise depuis sa création en février dernier.
Côté hommes, dans la liste des blogueurs amis de Jihane, il y a d’abord Citoyen Hmida et sa conception de la solidarité cybernétique. Pour lui, c’est clair, le clavier peut être plus efficace que le mégaphone quand il s’agit par exemple d’exprimer sa colère, son indignation, son horreur, son incompréhension, sa douleur de ce qui se passe actuellement au Liban. Car, explique-t-il, «un manifestant a besoin de média pour se faire entendre alors que le blog est un média par définition! Pour peu que le blogueur ait du talent, qu’il domine le sujet, qu’il soit suffisamment documenté, il a toutes les chances d’atteindre un public qui ne demande qu’à être renseigné autrement». Un militantisme qui n’empêche pas ce drôle de citoyen de nous régaler de chroniques savoureuses, notamment lorsqu’il commente la Coupe du monde de football sous l’angle d’un affrontement de spécialités culinaires locales…
Dans la catégorie patriotique, mention spéciale pour le Politiquonaute, alias Mhidou, qui se définit comme «un jeune citoyen marocain qui adorerait faire de la politique mais qui est écœuré par la réalité du monde politique», un peu «fâché avec son pays » mais qui semble s’efforcer de trouver encore et toujours des raisons de le servir et de l’aimer. On lui doit pour commencer le décryptage de notre drapeau. Pourquoi un fond rouge et pourquoi cette étoile verte ? Cliquez sur son lien, vous saurez !
Quant au «Mythe», un blogueur marocain installé à Paris, qui aime à se présenter comme un pur concept, ce qui ne l’empêche pas de tenir la chronique de sa petite vie tranquille de bon père de famille, le groupe des amis de Jihane lui doit l’entrée en vigueur, tout récemment, du Tribunal des Blogs, une invitation lancée aux blogueurs à s’expliquer sur leur concept : «Amis blogueurs et blogueuses, vous avez publié des sujets, commentez l’information, critiquez des interventions.. Bref, vous avez usé de votre pouvoir internetal (sic) sans aucun jugement ni réflexion sur vos concepts. Le tribunal des blogs vous donne cette occasion de vous justifier… » Un tribunal des blogs ? Quelle idée saugrenue, penseront ceux qui croient que les blogs, c’est avant tout la liberté de s’exprimer!
C’est ainsi que l’on découvre là à quel point la vie des blogueurs peut vite basculer du côté le moins plaisant de la vie en communauté : il y a tout de suite celui qui se rue sur la fonction de gros bras du procureur, les questions font la part belle à la niaiserie, à la vulgarité et à l’intrusion dans la vie privée, l’intérêt pour les concepts, la consistance et la pertinence ne sont pas toujours au rendez-vous et l’on en arrive à déplorer que les blogueurs ne consacrent pas toute leur énergie à rédiger ces textes inattendus que l’on attend d’eux…
Au chapitre communauté et convivialité, la blogsphère ne serait pas ce qu’elle est sans le «blogmeeting», les rencontres organisées entre blogueurs. Manal, l’étudiante en médecine, fait partie des fondateurs de la tradition marocaine du genre. Bien entendu, il y a les réfrractaires. Chighaf, par exemple, qui parle de la peur de décevoir et d’être déçue ou encore Jihane qui préfère aux grandes réunions pas forcément passionnantes les rencontres en tête-à-tête. Bienvenue à Blog-City !


 Cinquième pouvoir !

Changer le monde ? Cette motivation avouée d’un grand nombre de blogueurs doit de toute évidence être prise au sérieux. Aux Etats-Unis, c’est un blog qui a provoqué le déclenchement de l’affaire Monica Lewinsky, lorsque les médias, la télévision en particulier, se sont aperçus qu’ils risquaient de se faire « doubler » par la blogsphère au sein de laquelle l’information circulait depuis déjà assez longtemps. Au Maroc, bien des blogueurs vous raconteront avec une fierté nettement revendiquée comment l’un d’entre eux a provoqué la démission d’un haut fonctionnaire en donnant sur son blog la preuve d’un détournement de deniers publics commis par ce dernier.
Cinquième pouvoir ? Selon cette théorie, née aux Etats-Unis et vulgarisée ensuite en Europe par des journalistes du renom de Pierre-Luc Séguillon (LCI) le cinquième pouvoir serait celui des éditorialistes que la nature même de leur fonction au sein des entreprises de presse placerait au-dessus des pouvoirs financiers dont ces entreprises sont largement tributaires. Un peu comme si le même système qui tend à limiter l’indépendance de la presse pour des raisons économiques ne pouvait pas se passer de ce bastion d’indépendance qu’incarne une poignée d’individus.
Et dans la mesure où les blogueurs sont libres de commenter à leur guise faits d’actualités et phénomènes de société, rien d’étonnant à ce qu’ils soient perçus comme autant d’éditorialistes.
C’est ainsi que la blogsphère s’impose petit à petit comme un média alternatif, comme un cinquième pouvoir, en parallèle du quatrième.
Sachant qu’au Maroc, la taille de la « Blogoma » connaît une croissance exponentielle due à la très forte popularisation d’Internet tandis qu’à l’échelle internationale, le nombre des blogs double pratiquement tous les six mois.


Rendez-vous sur leurs blogs !

http://manal.over-blog.com
http://poliquonautemarocain.blogspot.com
http://citoyenhmida.blogs.ma
http://www.lemythe.com
http://blog.ma/chighaf/index.php
http://jihaneducaire.over-blog.com

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