Enquête : Le parcours du combattant des galeries marocaines

Enquête : Le parcours du combattant des galeries marocaines

Faux, informel et absence de réglementation… autant de contraintes à surmonter

Depuis des années, le marché de l’art suscite les convoitises de contrefacteurs. Comme pour les billets de banque, des contrefacteurs se sont spécialisés dans la copie des toiles de grands artistes. Seulement, ces derniers temps, le phénomène s’est amplifié en l’absence de lois strictes sur le faux et son usage.

Les galeries d’art jouent un rôle essentiel dans la découverte, la valorisation et la consécration des artistes contemporains. Elles ont une responsabilité cruciale et contribuent largement à la propagation de l’art. Elles influent aussi sur le paysage culturel. Leur première mission est de mettre en scène le travail de l’artiste. En d’autres termes, elle le met en valeur. Il faut dire que ces espaces sont sans doute les premiers endroits où les œuvres sont vues et appréciées par le public constitué de novices ou d’initiés. Ce sont des lieux de rencontre entre artistes et amateurs, lieux de transactions économiques et de reconnaissance symbolique. Les galeries en effet sont au cœur du circuit de l’art contemporain qui va de l’atelier de l’artiste au salon du collectionneur, ou aux cimaises du musée. Comment ces galeries fonctionnent-elles dans un marché aussi compliqué ? Quels sont les obstacles qui entravent leur développement ? Comment arrivent-elles à attirer les grandes signatures ? Pour répondre à ces questions, ALM a rendu visite à quelques galeries casablancaises de différentes tailles, pour comprendre pleinement ce qui se passe derrière les murs. Eclairage !

Les galeristes en galère

L’intensification du marché de l’informel et de l’usage de faux fragilise le métier des galeristes et limite leur rentabilité. Depuis des années, le marché de l’art suscite les convoitises de contrefacteurs. Comme pour les billets de banque, des contrefacteurs se sont spécialisés dans la copie des toiles de grands artistes. Seulement, ces derniers temps, le phénomène s’est amplifié en l’absence de lois strictes sur le faux et son usage. Dans ce sens, les galeristes tirent la sonnette d’alarme et protestent contre ce fléau. «Les marchands informels dominent le marché de l’art. Ces gens se sont enrichis par la vente de faux», s’indigne un directeur associé d’une galerie d’art réputée à Casablanca. Selon ce galeriste qui a voulu garder l’anonymat, les gens ont perdu confiance en l’acquisition des œuvres d’art parce que le faux est tellement propagé au Maroc. «Il faudrait que la justice joue son rôle pour lutter contre ces gens. Ce phénomène s’aggrave de plus en plus au Maroc. Il fait tort au marché, à la création des artistes, et à leur dignité. Les marchands informels multiplient les prix des œuvres par dix, par vingt et par quarante parfois». Un avis partagé par l’artiste- peintre Youssef Douieb, qui est aussi propriétaire d’une galerie d’art, qu’il a rouverte il y a quelques années à Casablanca. «Il existe des personnes connues sur la scène ayant des collections incroyables plus importantes que celles dans une vraie galerie. Ces gens vendent tranquillement chez eux sans payer le moindre frais», déplore-t-il. Et d’ajouter que «le problème qui se pose est que parfois quand on achète de bonne foi une œuvre d’art, on découvre par la suite qu’il s’agit d’un faux tableau». L’absence d’un cadre fiscal et d’une réglementation constitue également un problème majeur pour ces galeristes. «Il y a un flou total au niveau de la fiscalité. Comment peut-on rendre l’achat d’un tableau imposable tout à fait légal? Cela pose un problème de sécurité», s’interroge M. Douieb.

Un métier à haut risque ?

Promouvoir et accompagner un artiste nécessite un investissement énorme de la part du galeriste. Celui-ci doit dépenser en matière de production des œuvres d’art, l’édition des catalogues, assurer la médiatisation, les cartes d’invitation, les cocktails des vernissages et plein d’autres choses. «Les frais de dépense dépendent de chaque artiste. Généralement, la galerie perd de l’argent dans des expositions et l’on gagne dans une ou deux. Cela permet de financer les autres», affirme un galeriste. Et d’ajouter que «le risque est énorme dans ce domaine. S’il n’y avait pas de risque, il y aurait 300 galeries à Casablanca. Mais, il n’existe que presque cinq». Faible fréquentation, hausse des loyers et des dépenses, coût des foires, le métier du galeriste ne semble pas être stable. «Le nombre d’acheteurs est très limité. Les Marocains achètent mais ne sont pas nombreux. Il faut savoir que quand il s’agit d’une exposition, 99% du public vient juste pour regarder les œuvres d’art et une seule personne peut acheter», explique-t-il. Le destin des galeristes est intimement lié à celui de leurs artistes puisque leurs revenus dépendent de la vente de leurs œuvres.

«On doit parfois faire exposer des artistes montants. Ce n’est pas facile de vendre leurs œuvres car il y en a qui ne cherchent que les signatures», indique Assia Farraoui, fille de Leila Farraoui, propriétaire de la galerie Nadar. Et de poursuivre : «Avant il y avait le soutien des institutions privées comme des assurances et des banques. Aujourd’hui, ces acteurs achètent directement chez les artistes. Il y a un double jeu au niveau de l’art. Franchement, si j’avais à payer un loyer j’aurais fermé depuis très longtemps. Heureusement que ma mère avait acheté ce local il y a des années».

 

Attirer les grands artistes: Le talent et la bonne réputation s’imposent

Le fantasme de bien des artistes est une galerie qui permet de le représenter et qui se bat pour son succès. Après un passage par ce type de galerie, l’artiste peut garantir une carrière réussie. Celle-ci a une réputation à entretenir, et sur le marché de l’art, la réputation est un bien de la plus grande valeur. Ce type de galerie est si prisé que les sollicitations émanant des artistes sont très nombreuses. La sélection est par conséquent rigoureuse. «Il n’y a pas de secret pour attirer les artistes connus. Une galerie c’est beaucoup de travail. Généralement, les artistes aiment les galeries sérieuses. Comme on est une petite équipe, on travaille sans relâche pour que tout soit irréprochable, c’est du moins ce que nous essayons de faire», atteste Ghizlane Guessous Boutaleb, directrice de So Art Gallery. Maîtriser le marché de l’art, susciter l’intérêt, séduire et convaincre sa clientèle sont parmi les compétences d’un bon galeriste. «On ne peut pas entreprendre dans une galerie comme n’importe quel métier. Il faut vraiment à la fois une connaissance de l’histoire de l’art, de la peinture au Maroc et une grande proximité avec les artistes pour les comprendre parce que, humainement, ils ne sont pas faciles à gérer. Un galeriste doit avoir de l’audace et aller chercher des expositions innovantes tout en réussissant à vendre un peu plus».

Appel au soutien de l’Etat et des institutions

L’appui de l’Etat constitue un facteur vital pour le développement du secteur. Aujourd’hui, l’inexistance de ce soutien affaiblit notamment le développement des galeristes. «Il faut être conscient que dans tous les pays du monde, les galeries reçoivent des subventions quand elles participent à des foires et des salons internationaux. Elles sont considérées comme des ambassadrices d’un pays», s’indigne un galeriste. Et de poursuivre : «Il y avait une aide initiée par l’ancien ministre de la culture pour participer aux foires. L’actuel ministre a gelé cette aide pour des raisons inexpliquées». D’autant plus que la diminution des acquisitions des institutions auprès des galeries brise le secteur. «Il faut que les institutions achètent auprès des galeries. Cela permettrait de développer nos activités et à nous encourager», aspire Assia Faraoui.

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