Enseignement supérieur : à quoi sert le syndicat ?

Enseignement supérieur : à quoi sert le syndicat ?

À quoi sert le Syndicat national de l’enseignement supérieur, plus connu sous ses initiales SNE Sup? «A rien», répond Abdelkader Amara, qui enseigne les sciences vétérinaires à l’Institut agronomique et vétérinaire et qui est depuis 2002 député PJD de Rabat. « À rien, précise-t-il, parce que le SNE Sup n’est pas assez représentatif des enseignants du fait de sa logique partisane excessive ».
Abdelkader Amara est membre du SNE Sup depuis 1986, date du 6ème congrès de ce syndicat qui se trouve aujourd’hui au cœur du débat sur la réforme de l’enseignement supérieur. Une réforme dont la mise en oeuvre harmonieuse est handicapée, selon lui, par la prédominance des manœuvres politiciennes et  par le fait que ce syndicat est trop largement dominé par les enseignants proches ou militants de l’USFP. À tel point que, selon M. Amara, les islamistes ont finalement préféré se retirer des instances dirigeantes du SNE Sup, se concentrant sur le travail à la base, sur le terrain, dans le cadre des instances locales et régionales.
Au point d’envisager la création d’un syndicat d’enseignants supérieurs propre au PJD ? «Non, répond M. Amara, pas à ce point-là. Ce n’est pas ainsi que nous prétendons agir sur le devenir de l’université marocaine, dont la nouvelle organisation a, de toute façon, déjà été fixée par une loi censée concrétiser les ambitions de la Charte de l’enseignement. Au PJD, nous n’envisageons pas la poursuite de la réforme de l’université que dans le cadre d’un projet politique global.» C’est ainsi qu’au nom des ses collègues islamistes, toutes tendances confondues, M. Amara rend un hommage appuyé à la charte royale mais déplore que l’esprit en soit «éteint».
Jalal Hassoune, spécialiste en traumatologie orthopédique, secrétaire général du bureau local de la Faculté de médecine de Casablanca, ne va pas jusqu’à affirmer l’inutilité du SNE Sup. Mais il fait partie de ceux qui ont choisi de ne pas inscrire leur action dans une logique partisane, voire de court-circuiter, au besoin, les rouages du syndicat. Il revendique d’ailleurs, au nom des enseignants en médecine, une approche réaliste de l’action syndicale qui aurait notamment permis, depuis 1998, d’obtenir l’augmentation des salaires et l’amélioration des conditions de travail dans les Centres hospitaliers universitaires (CHU). Au point, affirme-il, que lors du dernier congrès du SNE Sup, «on» les aurait pratiquement suppliés de siéger au sein du Bureau national.
Il semblerait donc, à en croire M. Hassoune, que c’est d’abord contre le SNE Sup que les médecins doivent se battre pour obtenir gain de cause auprès des pouvoirs publics. Cela dans la mesure où, déplore-t-il, «le syndicat enseignant, structurellement usfpéiste est trop conciliant à l’égard de la composante socialiste du gouvernement».C’est ainsi, poursuit ce médecin qui prétend exprimer le sentiment de très nombreux confrères parmi lesquels d’éminents professeurs, que le SNE Sup n’a pas pu empêcher le vote d’une réforme jugée « boiteuse », du moins dans sa première partie, celle relative aux études universitaires à accès libre, qui bouclait en juin dernier sa troisième année d’application. Mais il n’était pas question, s’enflamme M. Hassoune, de laisser «un petit comité» engager à sa guise la deuxième partie de cette réforme, concernant cette fois les études à accès sélectif, autrement dit celles conditionnées par la réussite à un concours. C’est ainsi que les enseignants en médecine de Casablanca, Rabat, Fès et Marrakech auraient obtenu, au terme d’un bras de fer avec leur propre syndicat, que la réorganisation des études médicales soit conforme à l’esprit de la loi 01-2000 : meilleure adaptation entre les études et l’emploi, articulation Licence-Mastère-Doctorat en harmonie avec le système européen et révision des approches pédagogiques par le recours aux principes de l’enseignement intégré. Rendez-vous donc l’année prochaine pour l’entrée en application d’une réforme mieux orchestrée des études à accès sélectif.
Il y a de quoi, en effet, à se demander à quoi sert donc un syndicat dont certains membres dénoncent le «formalisme paralysant», la «déférence», voire la «subordination» politique, pour ne pas dire politicienne.
Driss Kassouri, enseignant-chercheur à la Faculté des lettres de Ben M’sik, donne une réponse pour le moins imagée : «A quoi sert le SNE Sup ? Autant demander à quoi servent l’air ou l’eau ? Pour commencer, il importe de rappeler que le SNE Sup a été reconnu par les pouvoirs publics comme partenaire institutionnel du projet de réforme de l’enseignement supérieur et de sa mise en œuvre sur le terrain. Et que de ce fait, rien de cohérent et d’utile ne pourra se faire sans lui. Surtout à présent que l’université a acquis le statut d’établissement semi-public dans le cadre d’une autonomie pour laquelle les enseignants supérieurs ont toujours milité».
Enfin, une appréciation positive sur l’utilité du SNE Sup ? Pas vraiment, car selon le professeur Kassouri, le bouquet de 13 lois votées en 2000 en application de la Charte de l’enseignement promulguée le 8 mars 1999 a placé l’université dans une situation sans queue ni tête. Entendre par là, explique notre interlocuteur, que d’une part l’université a gagné en autonomie mais qu’elle n’a pas les moyens de son autonomie et d’autre part que les enseignants supérieurs ne sont plus considérés (article 17 de la loi 01-2000) que comme des employés de l’université. «En réalité, s’indigne le professeur Kassouri, la situation des enseignants universitaires est devenue catastrophique car plus rien ne garantit la spécificité de notre statut lié à la fonction de recherche».
Enseignant-chercheur, sinon rien! Cela pourrait être un slogan de campagne, c’est en tout cas la perception qu’ont désormais de leur métier tous ceux qui partagent l’inquiétude de Driss Kassouri, qui craint le pire : déjà, le ministère des Finances s’est adressé aux universités en les priant de faire parvenir à ses services concernés le détail du statut de ses «employés»; bientôt, les présidents d’universités, dont rien n’oblige à ce qu’ils soient des universitaires plutôt que de purs administrateurs, pourront décider des heures de cours attribuées à ces mêmes «employés» sans la contrainte des dispositions réglementaires du statut de 1997 qui fixait des maxima hebdomadaires ; surtout, en application de l’article 18 de la nouvelle loi, les «aides» du budget public prévues au titre du financement des universités ainsi extraites du cadre de la fonction publique ne leur permettront pas forcément à toutes de couvrir leurs frais.  «La loi prévoit tout un tas de moyens permettant désormais aux universités d’assurer leur financement, explique le professeur Kassouri. Mais cela ne fonctionnera que pour celles qui se trouvent dans des zones économiquement développées. Pour d’autres, c’est une condamnation à la misère et donc, à l’inefficacité. Comment parler de réforme si les moyens n’y sont pas ?». Comment a-t-on pu en arriver là ? Driss Kassouri se lance dans un récit homérique, celui des luttes d’influence caractéristiques des congrès du SNE Sup, les deux derniers (les 7ème et 8ème) ayant, semble-t-il, constitué des modèles absolus du genre. Surtout, il déplore que la journée de rassemblement organisée en 2000 dans les locaux de la Faculté de médecine de Rabat au cours de la semaine où la loi était en discussion au Parlement n’ait pas atteint son objectif : rassembler le plus de professeurs universitaires possibles afin de peser sur le cours des débats par le biais d’amendements à la loi. 200 présents sur 4000 professeurs attendus, une dizaine d’amendements acceptés sur près de 80 proposés. Le jugement du Pr. Kassouri est sans appel: «Le SNE Sup a gagné bien des batailles mais en laissant passer la loi 01-2000 telle que nous la subissons aujourd’hui,  il a perdu la guerre !»
Tout cela ne semble pourtant pas émouvoir Mme Fouzia Guédira, secrétaire générale du SNE Sup, pour un deuxième mandat consécutif.
L’utilité du SNE Sup ? «Nous sommes l’unique organe de représentation des enseignants-chercheurs, unique et unifié !» déclare, non sans fierté, Mme Guédira. «Quant à ceux qui nous reprochent d’être aux ordres ou sous la coupe de l’USFP, poursuit-elle, je fais remarquer que c’est en opposant deux mouvements de grève à trois ministres socialistes que nous avons pu, en juin 2002, concrétiser la régularisation de l’augmentation, de 30% en moyenne, des indemnités des enseignants. Certes, les présidents et les doyens sont toujours nommés, mais désormais, cela se fait selon le principe de l’appel à candidatures, ce qui constitue une avancée. Quoi qu’il en soit, la plus grande réalisation du SNE Sup, celle qui légitime le mieux son existence est d’avoir fortement contribué à la démocratisation des structures de l’université et à la mise en œuvre de la réforme. »
À un mois de la tenue du Conseil supérieur de l’enseignement, dont elle fait partie, Mme Guédira prend encore le temps de communiquer, d’expliquer, de convaincre du bien-fondé du combat d’un syndicat quelque peu contesté de l’intérieur, lorsqu’il n’est pas tout simplement ignoré par des enseignants rebutés par sa dimension par trop politique.
Notamment, en annonçant que dans le cadre du suivi de son dossier revendicatif, le SNE Sup organisera la semaine prochaine une journée de grève destinée à appuyer le règlement de deux dossiers importants : celui des « doctorats français » et celui de l’ENS. Dans le premier cas, il s’agit d’harmoniser le statut des diplômés de l’enseignement supérieur français rentrés au Maroc à partir de 1985 avec les grades en vigueur dans le système marocain : en fait, une véritable quadrature du cercle qui fut provisoirement résolue en 1997, en attendant mieux… Sauf que c’est déjà le pire qui s’est produit : près de 1700 doctorants français sont en grève de la faim depuis mercredi dans les locaux du Syndicat ! Dans le second cas, il s’agit d’obtenir, à la faveur d’une disposition implicite de la loi 01-2000, que les Ecoles normales supérieures soient considérées comme des établissements universitaires. Ce qui permettra notamment, lors du prochain congrès, de fermer la voie à la contestation de ceux qui n’avaient pas apprécié que par le passé, les organisateurs des congrès du SNE Sup se servent des professeurs d’ENS comme force d’appoint pour s’imposer en nombre, faute de mieux.
Pendant ce temps, dans un train qui le conduit à Rabat, un professeur de la Faculté polydisciplinaire de Safi, accompagné d’une de ses élèves dont il vient de superviser l’inscription en première année de Mastère, s’impatiente. L’année dernière, sa faculté ne comptait que 36% de postes permanents.
À quoi sert le syndicat ? Il sait en tout cas à quoi, à Safi, il n’a pas servi : à créer des postes permanents d’enseignants-chercheurs. Or, «à quoi bon, soupire-t-il, engager une réforme si on ne donne pas les moyens de l’appliquer ? »
Le fin mot de cette incohérence est à chercher, du moins selon le professeur Kassouri qui, en progressiste fervent, refuse de désarmer : «Dans les conclusions du rapport 94-95 de la Banque mondiale, qui recommandait de mettre en œuvre ce que vit aujourd’hui l’université marocaine : une dynamique de privatisation sous couvert d’autonomisation.»

Le SNE Sup entre mission, passions et devoir de réserve

Créé en 1960 dans le giron de l’UMT, le SNE Sup devient indépendant en 1979. Il vous accueille aujourd’hui dans une petite villa du quartier des Orangers à Rabat, une bâtisse qui ne paie guère de mine, sachant qu’en matière de syndicalisme, ce n’est pas le local qui compte mais la conviction et la mobilisation.
Des convictions certes mais lesquelles ? Dans la salle de réunion, un immense drapeau palestinien couvre toute la longueur d’un mur. On apprend qu’il a été placé là par les militants d’An Nahj Addimocrati. Bon exemple de déperdition d’énergie ? Mme Guédira ne relève pas…
Beaucoup plus grave en revanche le cas de ce militant d’un bureau régional du SNE Sup qui participait, l’année dernière, aux côtés de représentants du Syndicat national de la presse marocaine, à une manifestation de soutien à une publication ayant fait l’objet d’une lourde condamnation en justice pour diffamation. Renseignement pris, il s’avère que le militant en question est également membre d’une association de défense des droits de l’Homme et qu’il était libre, à ce titre, de venir soutenir des journalistes en situation difficile…
«C’est vrai que certains de nos collègues débordent parfois le cadre strict de notre action, reconnaît sous couvert de l’anonymat,  un professeur secrétaire régional du syndicat. Mais il n’est pas facile d’en finir avec certaines bonnes vieilles traditions…»

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